Critiques disques

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James Blake

Love What Happened Here

 

Andrew Bird

Break It Yourself

Cate Le Bon

CYRK

Burial

Kindred

Chairlift

Something

Chromatics

Kill For Love

Cloud Nothings

Attack on Memory

Confessions (Kokuhaku)

Soundtrack

 

Lana Del Rey

Born to Die

 

Dirty Three

Toward The Low Sun

 

Rose Elinor Dougall

The Distractions Ep

 

Grimes

Visions

 

Julia Holter

Ekstasis

 

The Hunger Games

Soundtrack

 

Islands

A Sleep A Forgetting

 

Lambchop

Mr. M

 

The Men

Open Your Heart

 

Nicki Minaj

Pink Friday : Roman Reloaded

 

Ministry

Relapse

 

Porcelain Raft

Strange Weekend

 

Porter Ricks

Biokinetics

 

School of Seven Bells

Ghostory

The Shins

Port of Morrow

Sleigh Bells

Reign of Terror

Sharon Van Etten

Tramp

Xiu Xiu

Always

Zammuto

Zammuto

 

 

 


 

Confessions (Kokuhaku) - Soundtrack

Mélange de douceur, de kitsch, de lyrisme et de violence, la bande-originale de Confessions (Kokuhaku) est exactement à l’image du film qu’elle accompagne. Sophistication absolue et grand écart permanent sont au programme, jamais vraiment loin de la maladresse ou de l’excès. Ici de la J-pop rebondissante, là de l’indie rock planant (Radiohead et The XX), quelques bribes de classique (Bach, forcément). Surtout l’omniprésence du groupe expérimental Boris, perle de la scène musicale japonaise, qui apparaît sur pas moins de 6 morceaux sur les 19 du disque. Véritables stars du disque, les gars de Boris collent des frissons à coups de guitares qui cisaillent, d’envolées métalliques ou d’atmosphères minimales. Premier et second degré cohabitent autant sur cette soundtrack que dans l’œuvre de Tetsuya Nakashima, mais ici avec une cohérence encore plus évidente. Ce qui permet à la musique d’exister comme un tout indépendant, bien au-delà des images. C’est une expérience en soi et surtout une formidable réussite en matière de BO compilation, dont l’homogénéité, malgré toutes les émotions abordées, s’avère exceptionnelle. Indispensable, même sans avoir vu ou aimé le film.

 

 


 

 

Grimes - Visions

C’est la star de ce début d’année, et la vague pourrait l’amener très haut jusqu’à la fin de 2012. Claire Boucher, alias Grimes, canadienne de tout juste 24 ans, s’est transformée en coqueluche planétaire. Sa musique, électro régressive joyeuse et complexe, fait danser d’un bout à l’autre du globe. A la première écoute, Visions laisse perplexe. Un peu trop long, gentiment foutraque, l’album oscille entre le coup d’éclat et le coup dans l’eau. Surtout, il faut dépasser l’impression d’entendre parfois un vieux Madonna. La voix de souris qui couine, les synthés pip-pip, les boîtes à rythme maigrichonnes… Le tube Oblivion, c’est Lucky Star et Material Girl qui grelottent dans la cave. Il faut laisser le temps à cette musique de faire sa place. Car elle ne manque pas de personnalité, à l’image de la chanteuse, petite chose comico-trash, attachante et timbrée. Probablement émouvante, derrière toutes ses frasques où flotte le parfum des années 90 extasiées.


On est convaincu sans hésitation par des morceaux comme Eight, dans lequel Kraftwerk percute le fantôme de Britney Spears. De même avec le défilement rêveur de Symphonia IX ou les atermoiements psychédéliques de Skin qui voisinent avec le travail de Julia Holter. Tendu entre ambitions sonores et envie d’amuser, la musique de Grimes peut probablement aller encore plus loin dans l’éclectisme et la maîtrise. Visions est néanmoins un accomplissement remarquable, qui ne cesse de se dévoiler au fil des écoutes. Laissons-lui du temps et revenons en fin d’année, voir si 2012 appartient vraiment à Claire Boucher. Pour ma part, je ne lâche pas mon Ekstasis

 

 


 

 

Julia Holter - Ekstasis

« This plane is taking off », murmure Julia Holter au cœur des huit minutes de Boy in the Moon. Comme un écho au Music for Airports de Brian Eno ? Probable, surtout que ce morceau s’envole lentement dans l'ambient, la voix s’effaçant peu à peu dans les douces nappes de synthétiseurs. Mais il est difficile de réduire Ekstasis à un genre particulier. Bien sûr, au fil des chansons on reconnait Broadcast ici (Für Felix), Julianna Barwick là, et beaucoup d’expérimentations issues des années 70. Cotonneuse et électrique, la musique de Julia Holter adore l’école buissonnière. Tout est possible, comme le prouve par exemple Four Garden, déconstruit de partout et pourtant suspendu à une petite mélodie entêtante. Vocodeur, free jazz ou pop qui claudique, Ekstasis surprend et déconcerte. Le disque est de la trempe des œuvres tellement riches qu’il faut lui donner le temps de faire sa place. Atmosphère, atmosphère, oui, il a une gueule d’atmosphère. Sa sophistication et sa complexité en déconcerteront plus d’un, l’écouter d’une oreille distraite ne fera qu’effleurer la surface. Derrière le miroir, c’est toute une cité de cristal qui bruisse, tout un univers miniature qui s’étend.

 

 


 

 

Lana Del Rey - Born to Die

Elizabeth Grant avait presque tout d’une grande. Son premier album sympathique et prometteur fut refusé par les producteurs qui réclamaient plus de glamour. Et elle allait leur en offrir, jusqu’à l’overdose. Elizabeth a donc changé de nom. Et de tête. Plastic Woman est née. Et dans une histoire comme les affectionne notre époque, elle a surgi sur internet. Le funèbre Video Games a scandé les journées déprimées de 2011. De sa voix lasse, Lana Del Rey a chanté l’oraison d’Amy Winehouse. Et le triomphe du plastique. Sur cet album que reste-t-il après la vitrification ? Le sublime Video Games, bien sûr, et ses petites copies (la chanson Born To Die, en particulier). Puis le remplissage, avec des tubes taillés pour NRJ et qui sonnent comme Rihanna sous Lexomil (les affreux Diet Mnt Dew et National Anthem, l'immonde Off to the Races). Déjà essoufflée, ou à moitié endormie, Lana Del Rey remplit son contrat avec le service minimum. Le genre de disques construit autour d’un single, décliné, digéré, puis expurgé. Ce que la beauté abîmée de Lana Del Rey et de sa musique disent sur notre époque ne va sans doute guère loin. En reflet, il en ressort une infinie tristesse où s’ébat une poupée maladroite, mal à l’aise dans son rêve devenu réalité. C’est déjà le chant du cygne de Lana Del Rey, du mannequin de cire brisé pourrait renaître Lizzy Grant, la gamine qui fantasmait Hollywood et son désenchantement dans la pénombre de sa chambre.

 

 


 

 

Sleigh Bells - Reign of Terror

Dans la pop comme en toute chose, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Les années 2010 se bâtissent sur les souvenirs des pires heures des années 80. James Blake fait du Lionel Richie désincarné, Lady Gaga fait du Meat Loaf sous amphétamines, Chairlift fait du Ah-Ha, Destroyer se prend pour Roxy Music. Des synthés légers, des guitares de métal chevelu, des saxophones partout (M83 et Bon Iver, même combat). On en est là. Il y a 15 ans, toutes ces influences étaient l’ennemi à abattre. On écoutait Nirvana et les Pixies, on vomissait Human League et Guns & Roses. Mais un instrument n’est qu’un instrument, et, bien utilisés, un accordéon, un saxophone et une guitare grasse ne sont pas les enfants du Diable. Tout cela pour dire que, sur le papier, on peut tout craindre d’un groupe comme Sleigh Bells. Des déclarations adolescentes façon Spinal Tap où le duo se présente comme « le groupe qui joue le plus fort », jusqu’à ce mélange entre bruit saturé et voix sucrée.


Le premier album, Treats, explosait telle une bombe. Heavy métal bubble pop, hard rock R’n’B, pendant une demi-heure les déflagrations succédaient aux gimmicks. Sentiment merveilleux d’écouter quelque chose de vraiment nouveau. Pourtant, les éléments, pris séparément, nous sont très familiers. Reposant sur l’énergie pure et le choc, la musique de Sleigh Bells risquait de montrer fort vite ses limites. Le second album s’avère toujours terrible à concevoir. Malgré l’amour qu’on pouvait porter à leur premier opus, on ne donnait pas vraiment cher de leur peau. Après tout, il y a quelque chose de très immature à hurler sur des empilements de guitares et des boîtes à rythme excitées. Contre la plupart des attentes, Sleigh Bells a fait le bon choix.


Et ce n’est pas celui de la surenchère. Plutôt que de chercher à enfoncer le clou en poussant les amplis à 12, le duo se concentre sur l’essentiel : les chansons. Quitte à lever fréquemment le pied et à revenir vers des territoires plus connus, celui de la noise pop et du shoegazing. Des morceaux comme Road To Hell et You Lost Me ne sont pas si éloignés de My Bloody Valentine et de Slowdive. Certes, il y a toujours cet esprit frondeur et cet amour pour le bon vieux métal qui n’appartiennent qu’à Sleigh Bells. Les titres des chansons semblent sortis d’un album solo d’Ozzy Osbourne (Born to Lose, Crush, Demons, Never Say Die, D.O.A.). La plus grande surprise étant de voir l’album glisser doucement mais sûrement vers un univers plus nuancé, plus, osons le terme, sérieux. Peut-être même plus sentimental. Mais du sentimental ténébreux, moins décérébré et festif.


On parlera ainsi beaucoup de l’évolution annoncée par les deux derniers morceaux de Reign of Terror, qui tendent à faire pencher le groupe vers une sorte d’industriel R’n’B, voire de black métal bubble pop. C’est probablement ce qui amuse le plus lorsqu’on parle de Sleigh Bells : jouer à inventer de nouvelles étiquettes, de nouveaux genres, pour mieux balayer les classifications. Oui, chacun y entendra des choses très différentes, les fantômes d’Atari Teenage Riot ou ceux de Michael Jackson. Cette musique pourrait réconcilier aussi bien les gamines de 14 ans que les vieux hardos de 40. On s’y perd, on ne sait plus, c’est si bon.


Mais trêve de pédagogie, après tout ce qui compte c’est la musique. Ecoutez donc le morceau d’introduction, True Shred Guitar, qui vous donne l’impression d’être au milieu d’un concert de Def Leppard en 1988. Et Crush, hein ? Une sorte de tube improbable, pour teenagers, ou fans de M83. Rassurons les amoureux de Treats, le single Comeback Kid est ce qui ressemble le plus à ce premier album. Mais là où Sleigh Bells risque de ravir un nouveau public c’est avec Demons et Never Say Die. Du bruit qui fait peur. Avec la voix d’Alexis Krauss. Du bruit qui fait peur et qui pourrait passer sans problème sur NRJ12. Ce n’est pas le son du futur, ce n’est pas James Blake, c’est le son d’aujourd’hui, de maintenant, de tout de suite. La cavalcade d’une urgence juvénile qui s’effondre peu à peu dans la mélancolie angoissée. On le prenait sur le ton de la blague, mais le règne de la terreur vient de commencer.

 


 

Chairlift - Something

Faut-il avoir peur de la pop en 2012 ? Bien sûr, si on allume les chaînes « musicales », on peut répondre par l'affirmative. Il suffit de regarder Lady Gaga brûler des voitures, se rouler nue dans la boue et crier comme une damnée sur du "Hair Metal" pour voir ressurgir les pires heures des années 80. De Katy Perry à Rihanna, on navigue entre Mötley Crüe et Culture Beat, avec des hurlements féminins en prime. Pourtant cette nostalgie pour les années 80 et le début des années 90 ne crée pas que des monstres, ou alors de jolis monstres, comme The Knife ou Austra. Chez Chairlift, on a choisi une voie plus simple. On veut faire plaisir, en sonnant comme en 1984, mais avec les moyens d’aujourd’hui. Dans le son et les intentions, c’est propre, net et attendrissant ; il faut probablement avoir des faiblesses pour Eurythmics ou Buggles pour comprendre.


L’electro-pop est capable du meilleur comme du pire, le tout c’est d’avoir la bonne chanson. Au moins une, un tube, genre Take On Me de A-Ha, par exemple. C’est déjà ça. Quand on a de nombreuses bonnes chansons, là, on devient dangereux, on a du potentiel, on est là pour rester. Avec ce second album, négligemment nommé Something, Chairlift s’impose, c’est du sérieux. Un morceau d’ouverture conquérant, Sidewalk Safari, avec les petits riffs de synthétiseurs qui claquent, presque du Bangles, rien qu’à la voix de Caroline Polachek. Mais on entre dans le vif du sujet avec Wrong Opinion. Une petite intro toute en douceur et une grosse explosion de guitares bien kitsch sur le refrain. Il faut avoir été jeune devant MTV pour savoir…


A partir de cet instant, on est conquis. On se dit qu’avec des chansons comme ça, Drive aurait été bien meilleur. L’album est sur orbite, le point pivot étant l’autre tube absolu, Amanaemonesia (à vos souhaits). Entre temps, le groupe nous aura servi le plus bel hommage à Take On Me (I Belong in Your Arms), un fantastique exercice de réhabilitation de l’été 1985 (Take It Out On Me et son refrain cinq étoiles), une ballade nocturne pour aller claquer des doigts sous les néons roses fluo (Ghost Tonight), un slow rêveur pour émouvoir la midinette (Cool As a Fire).


Attention, la fin de Something réserve encore des perles : le pétaradant Met Before et l’aérien Turning en particulier. Le tendu Guilty As Charged clôt l’album sur une interrogation : ce groupe n’était pas aussi innocent qu’il en a l’air ? En tout cas Chairlift a de l’ambition et leur travail, aussi évident qu’il semble être, est celui d’orfèvres pop. Le potentiel dévoilé ici est immense et ce disque va nous accompagner tout l’hiver et sans doute bien au-delà des premiers jours du printemps. A ne pas manquer, à ne pas snober, du moment qu’on a une certaine tendresse pour les chansons qui donnent envie de fredonner maladroitement sur leur refrain…

 


 

James Blake - Love What Happened Here

Entamons 2012 comme nous avions débuté 2011, sous les bons augures de James Blake. Le petit bonhomme trouvant que, bon, allez, ça suffit comme ça avec son album qu’il juge trop accessible, il a décidé de remettre tout à plat avec un petit Ep de trois titres joueurs et expérimentaux, où l'on entend par moments les échos des grandes heures du label Warp. Coup de maître, en particulier grâce au morceau Love What Happened Here. Tour à tour ludique, farfouilleur, cool et bien barré, cet exercice d’un peu plus de cinq minutes étend les possibilités déjà impressionnantes de Blake. Un instrumental avec quelques fragments vocaux traités comme des samples, cela pourrait sembler austère après les débauches lyriques de l’album, il n’en est rien. James Blake, chantre de la déstructuration et de la disparition, nous file encore entre les oreilles. C’est lui, sûr et certain, mais il est déjà ailleurs. Combien de temps pourra-t-il fournir une telle créativité ? Impossible à dire, aucun signe d’épuisement à l’horizon. Au lieu de profiter du succès critique et public, l’artiste repart à la recherche de nouveaux sons, de nouvelles constructions, de nouveaux chemins. Ce que James Blake crée, les Lady Gaga et Rihanna de l’an 2020 le feront probablement aussi. Mais vous pouvez déjà être dans ce futur avant les autres. Demain, en mieux. Ecoutez James Blake.

 


 

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