Lawrence d’Arabie
de David Lean

Et la notion de « vrai film de cinéma »
C’est une expression qu’on lit de plus en plus : « c’est un vrai film de cinéma ». Derrière ces quelques mots, d’une insistance comique, se cache un abyme de sens. Premièrement, évoquer les « vrais films de cinéma » suppose qu’il y a de « faux films de cinéma ». Immédiatement on pense à cette phrase de Roman Polanski : « Il y a les téléfilms pour la télévision et les téléfilms pour le cinéma ». Le vrai film de cinéma serait-il l’opposé de ce téléfilm pour grand écran dont on nous parle souvent ? Qu’est-ce qu’un « vrai film » ? Cela suppose toute une ontologie du 7e art et une échelle de valeurs forcément discutable. Mais à une époque où la place de cinéma coûte un œil, où les multiplexes ont transformé cet art en foire aux bestiaux, le « vrai film » existe-t-il encore ?
Qu’est-ce qu’un vrai film de cinéma ? Pour tout avouer, je ne le sais pas plus que vous. J’en ai une notion, créée par mon vécu, qui incorpore plusieurs éléments que je juge appartenir à sa définition. Un vrai film de cinéma, c’est une œuvre qui donne le sentiment d’avoir été conçue pour le grand écran et d’exploiter au mieux les possibilités de ce médium artistique. Un vrai film de cinéma offre en premier lieu un sentiment intense à son spectateur : celui d’avoir pleinement partagé une expérience de cinéma. Oui, on sombre bien vite dans la tautologie, mais un film diffusé au cinéma est loin, très loin d’être un film DE cinéma.

On pourrait commencer par citer les exemples innombrables de films qu’on va voir en salles et qui donnent l’impression d’être devant un gros écran de télé un samedi soir. Des films, justement, taillés pour les diffusions sur petit écran, avec les coupures pubs bien calées tous les quarts d’heure. Vous ne vous en rendez pas forcément compte, mais ils sont majoritaires. Souvent, d’ailleurs, financés et promus en force par lesdites chaînes de télévision. La vie d’une œuvre, surtout lorsque c’est une petite production, se fait essentiellement en DVD, sur internet, à la télévision. Les sorties dites « techniques » (avec un très petit nombre de copies) sont aussi majoritaires dans les salles françaises. Ces films, aussi minuscules soient-ils, ne rentrent jamais dans leurs frais lors de leur première exploitation. Quand on voit le nombre de productions françaises rentables en 2010 (une seule), on comprend mieux pourquoi la vie des œuvres sur petit écran est primordiale. Elle est envisagée dès le tournage, dès la conception.
Payer 10 euros pour voir un téléfilm, avec une gueule de téléfilm, une technique de téléfilm, un scénario de téléfilm, des acteurs de téléfilm, paraît bien cruel. C’est de surcroît souvent insultant pour les téléfilms, qui peuvent, parfois, en remontrer grandement aux films « conçus » pour les salles. L’exemple le plus fameux étant le premier long-métrage de Steven Spielberg, Duel. Un téléfilm, certes, mais qui, à chaque minute, donne l’impression d’être devant un « vrai film de cinéma ». L’opposition film / téléfilm est en ce sens un peu caduque. Même si elle donne une première idée de là où nous allons.

Je cherchais depuis longtemps un film qui pourrait incarner tous les aspects de la notion de « vrai film de cinéma ». J’ai des exemples récents qui pourraient convenir. De The Fall (ironiquement jamais distribué en salles en France) à The Tree of Life, je vois de « vrais films de cinéma » tous les ans. Mais le plus simple est encore chercher dans le marbre du mythe. Quand je lis « vrai film de cinéma », je pense à Lawrence d’Arabie de David Lean. En fait je pense aisément à toutes les fresques de Lean, qui, du Pont de la Rivière Kwaï jusqu’au méconnu La Route des Indes, sont autant de marques de respect envers le cinéma comme forme d’art.
Bien d’autres, des centaines d’autres cinéastes pourraient être évoqués, si je choisis Lean ce n’est pas au détriment de Welles, Kubrick, Hitchcock ou Kurosawa. C’est pour aller vers le séminal, vers cet idéal, cette Idée platonicienne de « vrai film ». Dès l’ouverture de Lawrence d’Arabie dans sa version intégrale, vous êtes au cinéma. Indubitablement. La salle est plongée dans le noir et pendant 4 minutes c’est un avant-goût de la partition musicale de Maurice Jarre qui vous amène vers le film. Ce ne sont plus les pubs minables, les bandes-annonces foireuses, vous êtes au cinéma, dans le Cinéma.
Lawrence d’Arabie concentre tout ce qu’idéalement on peut désirer d’un « vrai film de cinéma ». La forme est sans doute l’élément qui frappe en premier. C’est ce Cinesmascope incroyable dans lequel Lean construit chaque plan avec un soin absolu. C’est tout simple : Lawrence d’Arabie ne tient pas dans un écran de télévision, quel que soit son format. Il ne rentre même pas dans un projecteur et un écran de 3x3m. Ce n’est pas assez. Lawrence d’Arabie semble parfois même à l’étroit dans une vraie salle de cinéma. Le désert est trop grand, les chevauchées trop épiques, les figurants trop nombreux, les décors trop imposants. Impossible à réduire au format 4/3 (les acteurs disparaissent carrément de certains plans), le film de David Lean ne tient pas plus dans une TV 16/9. Les détails sont minuscules, les pixels trop gros. Le film ne peut vraiment se « voir » qu’au cinéma.

Les remarques sont identiques pour les couleurs. Des soleils levants orangés ou soleils couchants rosées. Et toutes les régions du désert, jamais similaires, allant du blanc aveuglant ou gris charbonneux. Sans parler du regard azur de Peter O’Toole, qui transperce certains plans, mais qui devient quasi invisible sur un petit écran. Vous voulez savoir ce que veut dire « photographie » au cinéma ? Lawrence d’Arabie est un cas d’école à tous les niveaux.
On pourrait continuer la démonstration à l’infini : la musique de Maurice Jarre, les costumes, les décors, les accessoires, la moindre envolée de poussière, la moindre tâche sur un morceau de tissu. Tous les détails, du plus essentiel ou plus anodin, sont pensés, réfléchis, conçus avec un soin maniaque. Quand on ne fait que regarder et écouter Lawrence d’Arabie on ne peut que saisir ce qu’est un film. Un film de cinéma. Un vrai film de cinéma.
C’est aussi un « vrai film de cinéma » par son ampleur, sa durée. Quatre heures en comptant l’entracte. Une expérience de cinéma comme on n’en connaît plus. Seuls quelques cas isolés osent encore le grand spectacle à l’ancienne. Et sans l’entracte de surcroît. Il faudrait parler des versions longues de Kingdom of Heaven ou du Seigneur des Anneaux pour s’approcher du cinéma de David Lean, ne serait-ce que par son sens de la temporalité. Des versions longues non exploitées en salles, soit dit en passant. Pour ne pas perdre de séances rentables au fil de la journée, et aussi parce que le public d’aujourd’hui n’a plus le même rapport à l’expérience du cinéma. Après tout, nous sommes de plus en plus rythmés par les facilités de la télécommande ou du clic de souris, conditionnés par les coupures pub. Depuis longtemps le film a été désacralisé et sa durée réduite au bon vouloir du spectateur.
Lawrence d’Arabie connaît les limites de la vessie humaine, théorisées par un aphorisme d’Alfred Hitchcock. L’entracte est présent, au bout de 2h10. Mais le film ne cède pas aux deux parties façon Kill Bill ou à l’ambition de suites pas forcément prévues à l’origine (à la Matrix & co). Les films de David Lean sont des tout, de l’ouverture musicale à l’écran noir final, où la partition de Jarre accompagne encore les spectateurs jusqu’à la sortie de la salle. Qui, aujourd’hui, respecte encore ses codes ? Celui qui découvre le film en DVD ? Le multiplexe qui en profiterait pour évacuer au plus vite les réfractaires vissés à leur siège ? Pourtant chaque minute de Lawrence d’Arabie est aussi réfléchie que l’esthétique. C’est une biographie exemplaire, qui fait comprendre étape par étape, mais jamais de manière scolaire, comment un petit officier britannique a pu devenir une légende vivante dans un monde qui n’était pas du tout le sien. Mais aussi ce qui faisait de lui un être ambigü, complexe, jusqu’à la chute. Avec tous les détails géo-politiques nécessaires et les scènes spectaculaires en abondance. Une histoire extraordinaire, archétype du « bigger than life ». David Lean la conte avec un tel sens de la dramaturgie, à la fois classique et moderne, que nous l’acceptons sans mal, en comprenant les enjeux de chaque scène sans que ceux-ci soient surlignés.

Parfois sans parole, l’œuvre en dit plus long que bien des « biopics » ronflants ou larmoyants. C’est un film digne, mythique, souvent séminal. Tout en restant un vrai divertissement, de ceux qui font briller les yeux des anciens enfants. Seconds rôles hauts en couleurs, séquences d’action et de suspens inoubliables, grands discours sur l’honneur, l’amitié, la guerre, la vie et la mort. Tout est là dans Lawrence d’Arabie, tous les thèmes essentiels. Avec cette magie de l’exotisme jamais teintée de nostalgie colonialiste, de paternalisme ou de culpabilité. Nuancé à l’extrême, l’œuvre refuse le manichéisme et dresse des portraits complexes. Bien sûr c’est T.E. Lawrence qui est le plus impressionnant, dans une tension permanente entre héroïsme et faiblesse humaine. Dans ce qu’il nous dit et dans la manière dont il nous le dit, dans ce qu’il nous apprend et nous fait partager, Lawrence d’Arabie est aussi un vrai film de cinéma.
On va me répondre que c’est une classification bien élitiste et que très rapidement les frontières deviennent flous. Bien sûr il est facile d’écrire : Lawrence d’Arabie = vrai film de cinéma et Bienvenue chez les Ch’tis = téléfilm pour le cinéma. C’est même méprisant, surtout que l’œuvre de Dany Boon a rempli les salles de cinéma comme jamais en France. Mais le lieu de diffusion ne fait pas l’essence de l’œuvre. Il y a plus de cinéma dans un seul épisode du Prisonnier ou des Sopranos que dans toute la production de Christophe Honoré. Aïe, ça y est, on se fâche, on n’est pas d’accord, c’est fini. J’entends déjà les points Godwin fondre sur moi. On devrait mettre des étoiles jaunes sur les affiches des faux films de cinéma, voilà. Je l’entends d’ici, les conclusions que l’ont peut tirer de mes propos. Et c’est un tort. Car ce n’est pas ainsi que je vois les choses.
Chacun est libre d’aller voir et d’aimer ce qu’il souhaite en salles. De même à la télévision. Le lieu de diffusion, le lieu de production, bref, l’origine de l’œuvre n’a pas d’importance. Répétons-le : Duel est un téléfilm, Bienvenue chez les Ch’tis est un film. L’un a été conçu pour le petit écran, l’autre pour le grand. A vous de voir, selon votre goût, lequel vous offre la plus agréable expérience cinématographique, lequel vous apporte le plus en tant qu’œuvre d’images en mouvement. Un vrai film de cinéma peut être un documentaire (Baraka, par exemple, sans lui pas de The Fall). Un film que tout le monde célébrera comme un chef-d’œuvre de 7e art pourra, assez objectivement, avoir une tronche de téléfilm (certains Woody Allen et même Le Discours d’un Roi par exemple). Ce n’en sont pas pour autant de grandes œuvres. La vérité ne se confond pas ici avec le bien.

Ce n’est pas, contrairement aux apparences, un appel à un jugement de valeur qui mettrait au-dessus des autres les œuvres les plus cinématographiques. Mais c’est plutôt un regret. Un regret que l’expérience de cinéma offerte par Lawrence d’Arabie se fasse de plus en plus rare. Pourquoi le film de Lean demeure-t-il aussi frappant, presque 50 ans plus tard ? Peut-être parce que tout y semble « vrai », justement. Tous les figurants à l’écran existent, tous les décors sont naturels. Pas de peintures sur verre, pas de CGI pour multiplier les montagnes, agrandir les déserts ou créer une armée de pixels. Je sais qu’avec les questions de budget mais aussi parce que les effets spéciaux sont toujours plus convaincants, il est plus facile d’avoir recourt aux ordinateurs. Mais ces ordinateurs ne peuvent pas créer les images de Lean. Attention, là aussi, pas de jugement de valeur, je suis le premier à défendre Avatar et j’ai déjà beaucoup de bienveillance pour le Tintin de Spielberg (lui qui a tant fait pour la restauration de Lawrence d’Arabie justement).
Le « vrai film de cinéma », celui qui a tous les niveaux, et pas seulement visuel, nous rappelle pourquoi nous aimons cet art, se fait rare. Bien sûr on ressent des frissons devant les déluges des blockbusters, bien sûr l’émotion est partout, même dans de toutes petites productions fauchées. On aime toujours autant le cinéma, mais on aimerait l’aimer encore plus. Oui, si on me pousse un peu, comme ça, en cri du cœur, cela me fait mal de voir les salles squattés par des téléfilms qui ont tout autant leur place sur un petit écran. Au détriment d’œuvres cantonnées à des sorties techniques (Scott Pilgrim, La Dernière Piste) ou au petit écran pour lequel elles n’ont pas été conçues (The Fall, Southland Tales). On finit par se demander si certains chefs-d’œuvre du Cinemascope ne seraient pas des direct-to-video aujourd’hui. Oui, je pense tout autant à The Thing de John Carpenter qu’à Il Etait une Fois dans l’Ouest de Sergio Leone. Ne ricanez pas, cela semble aberrant aux générations de geeks pour lesquelles ces auteurs sont intouchables… Et pourtant…
La question du « vrai film de cinéma » se joue sur tous les niveaux de l’art cinématographique. De l’idée à l’origine d’un film jusqu’à sa distribution commerciale et son accueil critique. Sans citer de noms, on ne serait pas étonné que certains « critiques » de notre époque attaqueraient Lawrence d’Arabie (ou son équivalent actuel) en affirmant qu’un film aussi énorme c’est « trop » ou bien que la maîtrise de David Lean fait de lui un réalisateur fasciste. Et puis les chefs-d’œuvre c’est démodé, il faut brûler les idoles, c’est tellement plus rock’n’roll. Et iconoclaste. Et surtout vendeur. Le « vrai film de cinéma » serait la première victime du « trolling » généralisé. Une forme de cynisme qui est née d’un besoin d’audience et qui s’est peu à peu transformée en mode de pensée. Aimer ne fait pas vendre, c’est bien connu. Mais je m’égare. Et il s’agit là de débats que d’autres que moi mènent sans trêve. Juste pour résumer, le «vrai film de cinéma » ne se confond pas avec la notion nettement plus subjective de « bon film de cinéma », parfois, bien sûr, mais pas toujours.
Pour chacun, le « vrai film de cinéma » fait sans doute écho à des instants, parfois très primitifs, où nous avons réalisé « c’est ça le cinéma » ! Que ce soit dans une salle ou devant un écran de TV, nous avons tous ressentis cela. L’exemple du cinéma de David Lean n’est pas la Vérité, mais il s’en approche grandement, en voisinant avec le plus étendu des consensus. Nous sommes encore nombreux à ressentir ce frisson de « c’est ça le cinéma ! », lorsque la musique de Maurice Jarre accompagne les périples de Lawrence et de ses compagnons, petits êtres minuscules au milieu de l’immensité de la nature. Le même frisson que lorsque la guitare électrique surgit lors du duel final de Il Etait une Fois dans l’Ouest. Le même frisson qui a accompagné des millions de personnes à la fin d’Autant en Emporte le Vent. Ou durant l’attaque de l’Etoile Noire de Star Wars. Le frisson du « vrai film de cinéma ». Un concept très tendance, très flou, et pourtant primordial.
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