Lana Del Rey - Chemtrails over the Country Club

Difficile d'enchaîner après ce que beaucoup considère comme son meilleur album. D'autant plus difficile lorsqu'on est une personnalité aussi scrutée et jugée que Lana Del Rey. Entre l'apothéose critique de Norman Fucking Rockwell! et ce Chemtrails, il ne s'est écoulé qu'un peu plus d'une année, et c'est comme si tout avait changé dans le regard médiatique. Lana a sorti un recueil de poésies (Violet Bent Backwards Over  The Grass) ainsi qu'un album où elle récite ses textes sur de la musique (que personne n'a vraiment écouté et que tout le monde a décrété prétentieux). Elle a aussi enchaîné les petites phrases plus ou moins maladroites sur les réseaux sociaux, mais ça ce n'était pas vraiment nouveau. Ce qui était nouveau, c'est que beaucoup de monde l'attendait pour le retour du bâton. Forcément, ça allait faire mal.

Le choix de sortir un album discret, prêt à être jugé comme mineur par toute la critique, était sans doute le moins risqué. Il n'empêche, Chemtrails continue le parcours sans faute que la chanteuse poursuit depuis Ultraviolence. Oui, c'est moins "spectaculaire" que NFR!, mais c'est d'une grande délicatesse, avec, ça et là, des sommets pas indignes de l'album précédent. On notera, pour exemple, la première chanson, White Dress, où la voix part dans des aigus risqués et saisissants. Ou bien encore Yosemite, archétype de ce que Lana Del Rey peut écrire de meilleur. Un "petit" disque, encore une réussite.

 


 

The Armed - Ultrapop

C'est la sensation métal du moment pour ceux qui n'écoutent pas de métal. Après, c'est du hardcore, ce qui est toujours un peu en marge du métal à proprement parler. On descend du punk énervé en passant par la case bruits et hurlements. Ici, il y a un vrai-faux groupe ultra conceptuel, un peu situationniste, pour égayer les critiques. On ne sait pas qui fait exactement partie du groupe, qui a joué quoi et à quel moment sur l'album. Ils utilisent des pseudonymes, le batteur fait le chanteur dans les clips, et inversement et réciproquement. Ils donnent aussi des conseils nutritionnels. Je vous jure. Est-ce que ça efface complètement la musique ? Non, ça va, il y a de beaux restes. Seul problème : c'est inécoutable. Et pourtant, vous me connaissez, j'écoute n'importe quoi. Mais là, les hautes fréquences percent les tympans, c'est intenable. Tout est baigné dans une stridence à se jeter par le fenêtre. A écouter au casque, c'est atroce.

On a bien compris le concept, c'est du bruit hardcore mélangé avec des mélodies pop. Franchement, c'est pas mal. Parfois ça ressemble à My Blood Valentine qui s'amuse avec Converge et Kylie Minogue. Mais comme c'est inécoutable, il faut gruger un peu pour en profiter. C'est la première fois que je fais ça, mais j'ai joué de l'équaliseur. J'ai baissé les mégahertz, j'ai remixé le machin. Je vous y encourage, n'hésitez pas dénaturer l'œuvre, au moins pour l'entendre en entier, ça vaut le détour. Pour ceux qui s'en souviennent, ça rappelle beaucoup Atari Teenage Riot, en moins bien, certes.

 


 

Teenage Fanclub - Endless Arcade

Parmi les grands groupes nés dans les années 90 et qui continuent vaillamment à sortir régulièrement de très bons disques, il ne faut jamais négliger Teenage Fanclub. Alors, oui, leurs chefs-d'oeuvre sont derrière eux (Bandwagonesque, Grand Prix et Songs From Northern Britain que vous devez ABSOLUMENT avoir écouté au moins deux fois dans votre vie). Mais c'est un groupe qui n'a jamais sorti de disque vraiment raté. Depuis Man-Made en 2005, Teenage Fanclub enchaîne tranquillement les albums de plus en plus apaisés, dans une forme épurée de pop-rock classique.

Endless Arcade est un peu particulier car il marque le départ d'un des membres fondateurs, Gerard Love, remplacé au pied levé par Euros Childs, ancien leader des très regrettés (par votre serviteur au moins) Gorky's Zygotic Mynci. Le disque perd donc un peu en diversité et pourra sembler plat à l'oreille distraite. Enfin, si on excepte une entrée remarquable, directement avec le morceau le plus long et le plus réussi. Home dure sept minutes et c'est de l'orfèvrerie de pop à guitares. Si le reste est moins ambitieux, il y a une belle collection de refrains imparables, comme sur The Sun Won't Shine On Me ou I'm More Inclined. Un album discret, réconfortant, qui rappelle que Teenage Fanclub est un trésor caché à sans cesse redécouvrir.

 


 

 Domkraft - Seeds

Du doooooom ! Du stoner-doom, un chouia psychédélique, comme le prouve la pochette en 3D (les lunettes sont fournies). Du stoner-doom ultra heavy, le meilleur, vous le savez (ou pas). Le plus grand disque du monde c'est Dopethrone d'Electric Wizard, ça vous le savez certainement. Attention, c'est pas du même niveau, on s'en doute. Mais dans le genre, ohlala, c'est vraiment pas mal. Faut aimer, c'est une déviance parmi d'autres. Y a tout ce qu'on adore, en particulier ce son bien enveloppant comme il faut, tel un bon bain chaud.

Dès l'entame, c'est une vaste cotonnade électrique. On s'enroule dans ces guitares comme dans un plaid en hiver. Bref, cela ne révolutionne rien, mais ça fait tout parfaitement : l'ambiance, les solos qui cisaillent, le chant, les petites touches psychédéliques, la durée épique et, bien sûr, les riffs. Ne croyez pas qu'en suivant une recette éprouvée ce soit facile à faire. Des albums comme ça, il en sort toutes les semaines, mais de ce niveau là, il y en a un par an. Et encore.

 


 

St Vincent - Daddy's Home

Alors. Bon. Voyons. Que s'est-il passé ? Pour mémoire, j'avais adoré l'album précédent, Masseduction. Ensuite, il y a eu une relecture totalement dispensable du même disque, Masseducation. Et le psychodrame autour de l'album de Sleater-Kinney, The Center Won't Hold. Bon. Je vous le résume, ce drame, parce que c'en est un. St Vincent a produit un album de Sleater-Kinney et l'a plus ou moins transformé en un album de St Vincent en duo avec Carrie Brownstein. Ce n'était pas très réussi. Moi qui suis fan, mais à un degré indécent, de Sleater-Kinney, c'est leur disque que j'aime le moins, un vrai ratage, une sortie de route comme il en arrive rarement (mais ça arrive, même aux meilleures). D'ailleurs, la batteuse du groupe, Janet Weiss a claqué la porte juste avant la sortie du disque. Ouille. La faute à St Vincent (Annie Clarke, de son vrai nom) ? Non, pas vraiment, c'est un ensemble de choix artistiques, tout à fait respectables. Mais voilà, il s'est passé ça. Et donc ça teinte un peu l'arrivée du nouvel album.

Surtout qu'il s'avance d'un côté sous les atours d'un disque très personnel, et de l'autre, sous la forme d'un énième pastiche des années 70. Rien à dire, au niveau imitation, c'est fétichiste comme du Tarantino. Après, est-ce qu'on a encore envie d'entendre du David Bowie période Young Americans, avec une touche de Prince ? Bref, est-ce qu'on a encore envie d'entendre de la musique qui rend hommage à "nos chers disparus" ? Plutôt que d'écouter les chers disparus directement ? Pourquoi pas ? D'ailleurs, Daddy's Home fait fréquemment illusion, il y a de très bons moments (Live in the Dream et Down, en particulier). Mais ce n'est pas suffisant pour retenir pleinement mon attention. Bref, vous allez être nombreux à adorer, y a pas de mal à ça. Ce n'est juste pas ma tasse de thé en ce moment. On verra d'ici la fin de l'année, ça peut évoluer.

 


 

Altarage - Succumb

Au centre de notre galaxie se trouve un trou noir. Pas un petit trou noir de rien du tout, non, un trou noir gigantesque, avec un effet de siphon qui entraîne en un tourbillon, à la fois terrible et poétique, les étoiles, les planètes, les comètes et tous les objets célestes visibles et invisibles. Écouter le nouvel album des espagnols d'Altarage, c'est ressentir l'aspiration du trou noir. C'est assez difficile à  décrire, à l'origine, vaguement, cette musique découle du death metal. Mais il est compliqué de reconnaître ici les oripeaux de Death et de Morbid Angel. Ce n'est même pas du death metal technique ou brutal, c'est... autre chose. Attention, Altarage ne sont pas les premiers à faire ça. On pourrait dire que Portal le fait depuis plus longtemps et de manière encore plus radicale. Disons que c'est du Portal en plus accessible, parce qu'on entend encore la guitare, pas totalement noyée dans le flux sonore. Il y a même un vrai groove sur certains morceaux.

Reste que c'est un univers à part, par-delà la musique et le bruit. C'est un concept de "son total". Pas juste un bruit blanc, non, loin de là, pas du "noise" strident, non. C'est encore, clairement, de la musique, avec ses règles, ses notes et ses milliards de mélodies à la seconde. C'est du pur sensoriel, une vague de mutilation. Croyez-le ou pas, à mes oreilles, c'est merveilleux. Pourtant, c'est de l'horrifique, du cauchemardesque, de la punition pour presque tout le monde.  C'est incompréhensible, abstrait, choquant. Et étrangement confortable, comme un refuge ancestral, comme un souvenir primitif. A la fin, il y a un morceau de 20 minutes, mi-doom, mi-drones, si vous allez jusqu'au bout, vous êtes aussi fou que moi. C'est, pour l'instant, le disque de l'année, tout genres confondus.

 


 

Squid - Bright Green Day

Tous les ans nous arrive d'outre-Manche  deux ou trois "sensations" post-punk. Rien que ces dernières années, si vous vous intéressez au genre, vous n'avez pas pu échapper à Shame, Idles, Fontaines D.C., Porridge Radio, Black Midi et j'en passe.  En 2021, la sensation se nomme Squid. C'est leur premier album, mais des EP et des singles sont sortis depuis 2017. On sent donc une grande maîtrise musicale, c'est du bien rodé dans ce qui pourrait sembler parfois partir un peu dans tous les sens. La principale influence est ici les Talking Heads, on ne va certainement pas s'en plaindre. Cela donne du groove et un côté un peu plus fun que d'habitude. Il y a des ajouts intéressants, un peu free jazz là, un peu ambient ailleurs. Ici c'est du pur punk, ailleurs c'est presque néo-classique. Franchement, c'est pas mal, même si pas toujours facile à écouter. A mon sens, la suite pourrait être encore plus percutante. Pour se faire une idée, essayez la chanson Narrator, déjà un des morceaux emblématiques de 2021.

 


 

Mare Cognitum - Solar Paroxysm

Le disque duo entre Mare Cognitum et Spectral Lore était mon album de métal favori de 2020. Wanderers fut la bande-son de mon apocalypse miniature. A peine un an plus tard, les deux musiciens sortent déjà de nouveaux albums, chacun de leur côté. Le premier est celui de Mare Cognitum qui offre un black métal spatial et atmosphérique, à la fois bien énervé et extrêmement mélodique. C'est la crème de la crème du genre. Il y aura toujours des puristes pour venir dire que du "beau" black métal, ce n'est pas du black métal, alors qu'il y a toujours eu des fulgurances mélodiques dans les classiques du genre. On dira que c'est trop "propre" ou que c'est trop accessible, que c'est trop ceci ou pas assez cela. Mais les intégristes sont de plus en plus minoritaires. Le black métal évolue. D'ailleurs, et ce n'est pas trop tôt, contrairement à notre société, il vire de plus en plus politiquement à gauche. Mare Cognitum, comme Spectral Lore, ne cachent pas leurs engagements, et on n'est plus du tout chez le débile dangereux Varg Vikernes. C'est l'antithèse.

Donc, voilà, c'est du black métal dans les étoiles, pour mieux évoquer les urgences de notre planète. Cinq morceaux épiques, avec des riffs lyriques et des solos gracieux. Attention, ça reste du black métal, pur et dur, rien que le chant, ça ne sera pas pour tout le monde. Pour faire ses premiers pas, mieux vaut passer par la case Agalloch, mais pour une deuxième plongée, pour bien s'immerger dans la spécificité de cet univers, voilà un album qui peut faire office de passerelle.

 


 

The Antlers - Green To Gold

J'ai un peu l'impression qu'il n'y a pas de demi-mesure avec The Antlers. Soit on ne connaît pas trop ou de loin et on ne s'en préoccupe pas vraiment. Soit c'est l'amour passionnel, fusionnel. Une réaction créée par ce fameux chef-d'œuvre qu'est l'album Hospice, un des disques les plus dévastateurs de l'histoire de la musique populaire. Si on a adhéré à Hospice, on ressent toujours un frisson dès qu'on entre dans un disque de The Antlers. Certes, les albums suivants, pour magnifiques qu'ils soient, ne sont pas aussi bouleversants. Heureusement, je vous dirais. En 2014, l'album Familiars, à mon sens tout aussi indispensable qu'Hospice, montrait déjà un groupe plus apaisé.

Depuis, le silence fut long, le groupe s'est même brièvement séparé suite aux problèmes de santé de son chanteur démiurge Peter Silberman. Green To Gold est donc un disque inespéré, une résurrection. D'ailleurs quand la voix de Silberman arrive, sur le deuxième titre Wheels Roll Home, pour moi c'est effectivement le grand frisson, à deux doigts de fondre en larmes. Pourtant, il s'agit d'un groupe très différent de celui qui avait créé Hospice. Green To Gold 'est un album d'une douceur infini, une marche extatique dans la forêt, un ciel qui s'embrase dans le silence d'un soir d'été.

Donc, pas de grosses guitares, pas de tragédie, juste le plaisir d'être en vie, la joie d'être relié à la nature. La chanson qui donne son titre à l'album, ce sont sept minutes belles à pleurer. C'est de la musique presque chuchotée, d'une pureté totale, une forme d'aboutissement (provisoire, je l'espère) d'une carrière qui ne cesse de surprendre. Pour l'instant, c'est l'équivalent pour 2021 du Shore des Fleet Foxes en 2020. Le disque panthéiste qui guérit toutes les peines.

 


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