Cinéma 2008
Cloverfield
de Matt Reeves
Ceci n’est pas un film, c’est un cauchemar. Du genre que l’on fait lorsque l’on est môme et qui revient nous hanter régulièrement. Le monstre est grand et l’on est très petit. On ressent d’abord sa menace, et on le perçoit au loin, là-bas, derrière les montagnes, les immeubles, les nuages… Il s’approche et on ne peut pas lui échapper. Quel que soit l’endroit où l’on fuit, on se retrouve toujours face à lui. Si haut, si immense, prêt à nous écraser ou à nous dévorer.
La vue subjective, mi-reportage, mi-vidéo familiale, n’est pas la seule qualité de Cloverfield. Sa plus grande force réside en sa cruauté. L’histoire dont vous êtes le héros vous broiera inéluctablement. Pas d’échappatoire possible, juste un crescendo dans l’horreur. Un sentiment d’Apocalypse monte doucement, entre panique et incrédulité. La fin du monde, en direct, dans toute son absurdité.
Juno
de Jason Reitman
C’est le film de l’année pour ceux qui ne vont au cinéma qu’une seule fois par an. Formaté et prémâché avec tous les ingrédients dosés comme dans une canette de Coca, Juno accumule toutes les tares du faux cinéma « indépendant » approuvé par les grands studios. Trop écrit, extrêmement prévisible, gorgé de bons mots patauds, d’humour gentiment acide (donc parfaitement inoffensif) et de sentiments gluants, Juno écœure. Portée par un personnage principal tête à claques, l’histoire déroule son moralisme et ses aphorismes. Tout ici nous tire par la manche en nous criant : « Regardez comme c’est mignon, regardez comme c’est plein de bon sens et de vie ! ». L’agression par la mollesse, le hold-up par le cliché. Avec les pires travers du cinéma hollywoodien qui se veut malin (bande originale blindée de morceaux cool à l’appui). Affreux.
John Rambo de Sylvester
Stallone
Que pouvait-on sérieusement attendre d’un tel film ? Rien. Sauf à croire que la belle petite surprise qu’était Rocky Balboa pouvait se reproduire sur Rambo. Mais c’est oublier que les deux personnages n’ont finalement pas grand-chose en commun. A part la schizophrénie latente de leur interprète, le plus fleur bleue des bourrins. Faisant suite à deux sommets du nanar bas de plafond, John Rambo s’égare donc dans 1h15 de réflexions débiles sur les mauvais penchants de l’humanité ; avant de flatter lesdits travers barbares durant un quart d’heure de boucherie effectivement très amusante. Rarement démonstration se sera révélée aussi absurde. Stallone est toujours aussi parfait en machine de guerre ultime, mais avec des bouts de gentillesse dedans. On comprend son propos en 30 secondes. Le reste du temps on somnole ou l’on rigole (le déjà mythique « Fuck the world ! »). En ce sens, le film fait honneur à la série.
Live !
de Bill Guttentag
Que se passerait-il si la télévision osait franchir la dernière de ses frêles limites ? Après tout, comme il est dit dans Live !, de très nombreux américains seraient prêts à payer pour regarder des exécutions capitales sur leurs écrans plasma flambant neufs. Et pourtant comment croire à l’existence d’un show télévisé mettant en scène une roulette russe entre six personnes n’ayant pourtant aucune pulsion suicidaire ?
Pour se faire la mise en scène use d’un procédé devenu classique mais souvent efficace : le faux documentaire. Très progressivement, l’idée du « show qui tue » fait son chemin, convainquant chaque niveau de l’administration (de la chaîne, de la censure, de la loi et enfin du gouvernement). Nous voici, otage du spectacle, à désirer cette émission qui dépasse l’entendement mais dont nous ne pouvons pas détourner le regard.
Dans la dernière demi-heure, et en quasi temps réel, le film offre donc le show « historique », après lequel la télévision ne sera jamais plus la même. Plus douloureux que Running Man, plus cynique qu’un American Dreamz, Live ! devient insoutenable, comme un Voyage au bout de l’enfer entrecoupé de strass et de pubs. De chronique acerbe sur le monde de la télé (on connaissait déjà), le film verse dans l’horreur, où l’humour noir surnage vers une conclusion désespérée.
Productrice et star, Eva Mendes est l’autre immense surprise du film. A la fois au sommet de sa beauté et totalement détestable, elle conjugue prise de risques et confort du rôle taillé à sa mesure. Certes, Live ! existe pour mettre en valeur l’actrice et elle est présente dans presque tous les plans de la première partie. On pourra aussi critiquer la virulence un peu grossière de l’histoire. Pourtant la télé-réalité prouve quotidiennement son manque de finesse : plus l’idée est cruelle et humiliante plus elle fait recette
No Country for old men
de Joel et Ethan Coen
Un homme (Josh Brolin) erre dans la nature. Il croit y trouver un nouvel espoir (un sac plein de dollars). Mais l’avenir humain ne connaît qu’une seule fin. La Mort (Javier Bardem) rôde et colporte son aura d’injustice et de chaos. Un chœur antique (Tommy Lee Jones) scande la tragédie avec ironie. Chez Cormack McCarthy, l’un des plus grands écrivains américains, il n’y a pas de fuite possible. Il n’y a que le cheminement précis et barbare du Destin. Un canevas idéal pour les frères Coen, qui trouvent ici le plein accomplissement de leur art.
Sans rien édulcorer de la violence et de l’étrangeté du roman, les réalisateurs cisaillent leur suspens avec un sens du cadre qui touche en permanence au sublime. No country for old men n’est pas composé de scènes mémorables, c’est autour de plans inoubliables qu’il se joue. Métaphore biblique ? Non, l’histoire se révèle encore plus séminale, écrasée par la silhouette grotesque et terrifiante du tueur Chigurh. Dans le rôle, Javier Bardem réinvente le concept de « Terminator », avec d’improbables armes qui renouvellent la configuration des gunfights.
No country for old men n’est pas seulement un dispositif théorique, c’est avant tout le plus original des survivals de baroudeurs. Brolin et Bardem sont prêts à tout pour parvenir à leur fin (vivre pour l’un, tuer pour l’autre). Et leur inventivité contribue à l’aspect passionnant de l’œuvre.
Film d’ambiance au sein duquel chaque geste et chaque parole comptent comme s’ils étaient les derniers (ce qui est souvent le cas), No country for old men décuple sa force dans sa dernière partie. Se riant des conventions dramatiques, les Coen prennent à contre-pied les attentes du spectateur. Ils se révèlent plus intéressés par la portée symbolique des événements que par leur simple expression cinématographique.
Les deux frères proposent de la temporalité, du hors-champ et de l’abstraction en opposition au démonstratif et à l’explicatif. Jusqu’à une conclusion bouleversante où le désarroi humain résonne dans les mots de Tommy Lee Jones. Le sens du conte, et de l’existence en général, est voué à nous échapper ; tel un rêve confondant passé, présent et avenir. A peine le temps de l’effleurer, à peine une chance de le saisir, qu’il est déjà trop tard.
Sweeney
Todd de Tim Burton
C’est (déjà) la meilleure nouvelle cinématographique de 2008. Le (vieux) fan qui est en moi vous dirait peut-être que c’est l’événement de la décennie. Du siècle, donc. Tim Burton, le vrai, celui que nous aimions tant depuis les tout débuts, pas l’auto-parodique, pas le Disney du gothique, pas le traître de Big Fish. Non, le Tim Burton d’Edward, d’Ed Wood, de Batman, de Jack. Ce Tim Burton là est revenu parmi les siens. Mais encore plus grand, encore plus talentueux, avec une œuvre taillée pour lui, dans le marbre des monuments.
Sweeney Todd est une tragédie musicale, avec des bouts de comédie et de chair humaine à l’intérieur. C’est aussi le plus sombre des films « en chanté ». Car au ¾, l’intrigue se compose de chansons, interprétées par les acteurs. Et voir Johnny Depp et Alan Rickman partir en duo, c’est une raison possible pour aimer la vie davantage. Probablement l’œuvre la plus noire de Burton, Sweeney Todd ne se conçoit qu’en musique. Que les fans ne tremblent pas, l’absence de Danny Elfman ne se fait que peu sentir. L’ambiance est plus proche de Broadway, les mélodies sont moins évidentes, le lyrisme s’exprime différemment. Mais l’ampleur s'avère toute autre.
Drôle et déchirant à la fois, le film est d’une richesse qui part dans tous les sens. D’un côté les paroles, qui fusent à toute vitesse, de l’autre le visuel, qui n’a jamais été aussi maîtrisé. Au milieu, les émotions, qui virevoltent, du rire à l’horreur. Cette maestria cinématographique, qui donne le tournis, est indispensable pour faire passer le désespoir de l’histoire. On est dans le glauque du début à la fin. Mais un glauque bourré de grâce, d’une beauté à couper le souffle.
Sweeney Todd est peut-être une révolution, car il semble tracer une nouvelle voie pour le blockbuster, comme Batman Returns en son temps. On pense, immédiatement, à un croisement entre Phantom of the Paradise (qui serait la parenté la plus évidente) et le Rocky Horror Picture Show (pour le décorum décomplexé). Probable film culte, Sweeney Todd redonne aussi ses lettres de noblesse à une esthétique gothique dévoyée qui gagne ici de nouvelles nuances. Tim Burton avait durablement influencé le style, il est normal que ce soit lui qui le repeigne à neuf.
On peut aussi louer les performances des acteurs, avec un Johnny Depp qui ne fait finalement pas beaucoup plus que dans Edward aux Mains d’Argent, si ce n’est, quand même, chanter. Helena Bonham Carter, celle que l’on avait du mal à admettre à la place de Lisa Marie, que l’on était prêt à accuser de la déchéance artistique de son mari, gagne sa place au panthéon des grandes figures romantiques de Burton.
Mais surtout, de Sweeney Todd se dégage une fraîcheur inespérée, un plaisir de filmer la noirceur qui donne le sourire. La tragédie la plus cruelle, mais aussi la plus évidente, peut se dérouler avec tous les fastes d’Hollywood. Tim Burton retrouve la formule magique, celle qui lui permet de détourner les codes pour faire gicler le sang à la face du public avec innocence. Mais rien n’est pour autant perdu de la douleur, comme le prouve la scène finale. Belle à se damner, comme une apothéose à une filmographique dantesque, elle s’achève sur un plan qui pourrait rapidement s’imposer comme le plus beau de l’œuvre de Burton. Inutile d'en révéler davantage, Sweeney Todd est le chef-d’œuvre dont je rêvais.