
Étonnante histoire que celle de ce film. Le plus méconnu des longs métrages de son auteur, et aussi l'un des plus sous-estimés. C'est pourquoi il faut s'intéresser de près à cette Merveille oubliée. Car Pee Wee's Big Adventure a souffert en France d'un environnement très défavorable au succès et même à l'intérêt du public. Et pour comprendre cela il faut commencer par le commencement.
En 1985, Burton a donc déjà une certaine expérience de la mise en scène et du travail en studio. Il est prêt à faire ses premiers pas dans le long métrage. Au même moment Pee Wee Herman (Paul Reubens de son véritable nom) est LA Star absolue de la télévision américaine. Un animateur d'émissions pour enfants (Pee Wee's Play House) qui cartonne aussi bien auprès des petits que des grands, grâce à un humour décalé, un surréalisme à toute épreuve, à une personnalité de gosse dans un corps d'adulte qui le rend à la fois fascinant et effrayant. Burton et Pee Wee sont donc fait pour s'entendre, ce qui va évidemment se produire, au-delà de toutes les espérances.

Au départ on recherche simplement un metteur en scène débutant et docile qui n'interviendra pas trop dans le One Man Show de Pee Wee, tout en structurant un peu ses délires délirants. En fait on a du mal à savoir finalement qui délire le plus dans Pee Wee's Big Adventure et qui impose le plus son univers, Pee Wee ou Burton ? La réponse n'est pas si difficile à déceler, les deux instigateurs du projet ont quasiment le même monde, les mêmes angoisses héritées de l'enfance, le même goût du surréalisme.
Et comme si cela n'était pas encore suffisant pour créer un chef-d'œuvre, Danny Elfman se joint à eux. Burton était un fan de très longue date d'Oingo Boingo (Burton ayant suivi la scène punk et new wave de près durant sa jeunesse, en tant que fan de Cure et de Siouxsie, bien sûr, mais aussi des Dead Kennedys ou d'Oingo Boingo, donc). Et il est vrai que lorsque l'on relit les textes de Elfman datant du tout début des années 80, on ne peut être que frappé par la similitude thématique avec l'univers de Burton. Ces deux là étaient aussi faits pour s'entendre et ce fut même plus qu'une simple entente... Elfman n'avait jamais composé pour le cinéma. Du moins si, pour le premier film de son frère, Richard Elfman, The Forbidden Zone, en 1980, une bande originale bien plus qu'originale qui partait dans tous les sens avec un génie et un dynamisme incroyable. Mais depuis Elfman ne s'était consacré (avec succès) qu'à son groupe. Pee Wee allait être sa première BO de professionnelle, et le début d'une nouvelle carrière hallucinante.
Le trio gagnant était réuni, le film pouvait débuter. Le tournage fut très bon enfant, évidemment. Et cela se voit à l'écran. Le succès publique fut phénoménal, mais cela tint plus au nom de Pee Wee qu'au nom de Burton. Et pourtant ce que le public découvrit sur grand écran est du pur Tim, car tout son univers est déjà présent dans Pee Wee, comme si ce premier film était un "best of" par anticipation. Le monde de Pee Wee est un monde unique et incroyable. C'est notre monde, cruel et triste mais transcendé par la vision d'un homme-enfant, un véritable freak, perdu dans le monde des "adultes". Mais Pee Wee sait se lier d'amitié avec tous les marginaux rêveurs qu'il croise (un évadé au grand cur, une serveuse mélancolique, un clochard voyageur, des Hell's Angels potaches, etc...). De purs clichés en fait, mais décrit avec un regard plein de bienveillance, de magie qu'ils deviennent tous attachants en quelques secondes.

L'histoire de Pee Wee's Big Adventure vaut à elle seule son pesant de dingueries. Pee Wee n'a qu'un seul amour dans sa vie : son vélo. Et son gros jaloux de voisin ne trouve rien de mieux à faire que de lui voler. Évidemment pour Pee Wee c'est la catastrophe absolue, il est donc prêt à tout pour retrouver l'objet de ses rêves. Il n'hésitera donc pas à affronter tous les dangers (d'une bataille sous-marine historique à un bestiaire de félins empaillés en passant par une anthologique course-poursuite dans des studios de cinéma). Et finalement son aventure deviendra un film dans une mise en abyme hilarante et magique.
Ce qu'il faut préciser tout de suite c'est que Pee Wee's Big Adventure est un des films les plus drôles de l'histoire du cinéma. Plus de la moitié du métrage est à se rouler par terre (cela peut paraître excessif mais c'est tout à fait cela). De plus c'est aussi l'un des films à l'ambiance la plus unique. Pee Wee ne ressemble à aucune autre comédie (un peu de burlesque façon années 20, un peu de Monty Python, un peu de dessin animé, etc...), mais sans oublier des purs moments de poésie (la maison de Pee Wee, les dinosaures géants, la fin...) ou de noirceur (le vol du vélo, les cauchemars de Pee Wee, ses humiliations, etc...). Mais il faut le reconnaître, Pee Wee Big's Adventure est avant tout une pure comédie, quasiment la meilleure de tous les temps (enfin d'après moi quoi :-). Il faut voir Pee Wee s'exprimer, agir, il faut l'avoir vu s'endormir sur le bord d'une route, être confronté à un géant sorti d'un film de Chaplin, se souvenir de l'Alamo, faire embarquer Godzilla dans le traîneau du père-noël, etc... pour comprendre ce que signifie le terme hilarant.

Mis en scène à la perfection, interprété de manière hallucinante par ce malade de Paul Reubens, esthétiquement superbe (on retrouve déjà certains décors chers à Burton), musicalement tétanisant (Elfman a lui aussi fait très très fort pour une première fois), dégageant un charme absolu, Pee Wee's Big Adventure est LA Merveille du Burton pré-Edward et reste l'un des ses meilleurs long-métrages.
La question est donc, pourquoi Pee Wee est-il le plus méconnu de la filmographie de Tim ? On est en mesure de répondre maintenant. D'une part au moment de sa sortie en France, Pee Wee était un inconnu total dans notre pays (il l'est toujours en fait), d'autre part la critique fut mitigé (certains trouvant le personnage principal énervant, crispant, dérangeant, bref se retrouvant fort mal à l'aise devant le film, et c'est justement ce qui fait une des grandes forces de Pee Wee). Donc l'oeuvre se retrouvait cataloguée dans le genre "comédie purement américaine et donc uniquement pour les américains". Ce qui est aussi absurde que de prétendre que Mars Attacks ! ne peut toucher que les américains. Ensuite, il y eut le "scandale" Pee Wee et sa triste déchéance. Un peu plus de 4 ans après le succès de Pee Wee's Big Adventure qui marqua son apogée, Paul Reubens était pris en train de se masturber dans un cinéma pornographique (ohlala ! quel crime contre l'humanité ! je vous raconte pas...). Résultat : scandale absolu, Pee Wee est viré de la TV, il tombe dans une disgrâce injuste, etc... Voilà qui est suffisant pour que Pee Wee's Big Adventure tombe dans l'oubli. Néanmoins on peut le trouver en vidéo dans une fort belle édition (mais en VO non sous-titrée, le film n'ayant jamais été édité en vidéo en France) et une copie cinéma (en VO soustitrée celle-là) circule un peu partout dans nos contrées (je le sais, j'ai eu plusieurs fois la chance de la croiser).
En conclusion, on peut sans problème affirmer que Pee Wee's Big Adventure est le premier Chef-d'Oeuvre de Tim Burton (enfin son premier chef-d'oeuvre en long métrage, sinon c'est évidemment Vincent). Et que cette folie n'a pas pris l'ombre du début de la moindre ride et qu'elle reste l'une des plus extraordinaires (et efficaces) comédies de tous les temps.
Paul Reubens et Tim Burton (et Elfman !) sont bien évidemment restés de grands amis après ce film. Et après le scandale Pee Wee, Burton collabora encore avec lui. Paul Reubens apparaît donc dans Batman Returns (c'est lui le père du pingouin !) et il prête ses talents vocaux à certains personnages du Nightmare Before Christmas.
Mais pour l'éternité Paul Reubens sera Pee Wee Herman. Le personnage attachant et effrayant qui fait du vélo sans les pieds et sans les mains (et sans le vélo aussi : "I meant to do that"), celui qui fait de la philosophie sans le savoir ("I know who you are, but what am I ?") et qui a marqué de sa voix et de son rire inimitable l'imaginaire du 7e art ("ha ha ha, my mistake !")

Pee Wee's Big Adventure. Produit par Warner Bros. Producteur exécutif : William E. McEuen. Producteurs : Robert Shapiro, Richard Gilbert Abramson. Scénaristes : Phil Hartman, Paul Reubens, Michael Varhol. Photographie : Victor J. Kemper. Montage : Billy Webber. Musique : Danny Elfman. Décors : David L. Snyder. Avec : Pee Wee Herman, Elizabeth Daily, Mark Holton, Diane Salinger, Judd Omen, Irving Hellman, Monte Landis, Damon Martin, James Brolin, Morgan Fairchild... Mis en scène par Tim Burton. 90 minutes. 1985.
LA MUSIQUE DE PEE WEE'S BIG ADVENTURE
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