
100 disques, c'est désormais un minimum pour le top albums. Il y a tellement, tellement de bonnes choses, que voulez-vous ? Je n'ai malheureusement pas le temps de vous parler en détail de tout le monde, seulement la moitié d'entre eux. Prenez donc le temps d'écouter par vous-mêmes, c'est le plus important. Comme tous les ans, je peux vous dire que dès le top 20 (et même le top 30), ils ont tous gagné, comme à l'École des fans. J'ai trop d'amour pour trop d'artistes, c'est comme ça. J'ai longuement hésité à vous coller des n°1 ex-aequo. Donc, je sais que ce genre de listes est plus "lisible" avec une forme de classement, mais n'y prêtez pas trop attention. C'est interchangeable et cela ne cesse généralement pas de changer jusqu'à la veille de la publication (et je regrette ensuite, année après année, d'avoir évincé telle ou telle œuvre du top 10, alors que je ne devrais pas m'en faire pour des trucs aussi triviaux).
Bien sûr, il doit manquer quand-même ton artiste préféré et ton disque de l'année, c'est normal. On est tous différents, c'est important que cela reste ainsi. L'un des pires horizons pour l'humanité, c'est l'uniformisation. Profitons d'avoir encore accès à de la musique créée par de vraies personnes et pas par une pseudo intelligence artificielle autophage. C'est une menace de plus en plus imminentes : la disparition, ou tout du moins, l'invisibilisation de l'art populaire. Défendez les artistes (et ceux qui en parlent), autant que vous le pouvez.
Ne cessez jamais de prendre le temps de la découverte, d'aller vers de nouveaux sons, d'entrer dans des univers différents. Il y a un an de cela, et à quelques exceptions près, jamais je n'aurais misé sur les artistes qui forment à présent le haut de mon classement (je n'avais même jamais entendu parler d'une bonne partie d'entre eux). C'est toujours un immense bonheur, celui de la surprise, celui de l'imprévu, celui d'élargir encore et toujours son vaste univers musical (celui-là est bien en perpétuelle expansion).
Oui, il y a des chouchous anciens, de ceux qui étaient là depuis l'origine de ce site (il y a même un nouveau Pulp, c'est vous dire si ça ne nous rajeunit pas). Il y a ceux qui reviennent, en valeur décidément plus que sûres, à chaque nouvel album. Et il y a les nouvelles et les nouveaux, nombreux, presque majoritaires ! Signe que, malgré ce sentiment de plus en plus prégnant qu'on va vers une catastrophe (ou des catastrophes, soyons généreux), l'art est toujours bien vivant. Il paraît même qu'à la fin des fins, c'est lui qui nous sauvera.
Le top chansons est ici.
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Alors, c'est une des "sensations" de 2025. Un groupe qui débarque avec un son immédiatement mémorable, basé sur une utilisation d'une percussion tombée un peu en désuétude (le rototom). En usant et abusant de rythmes ultra complexes dans une ambiance rappelant la no-wave, YHWH Nailgun est évidemment impressionnant. L'effet de surprise se dissipe assez rapidement, mais le groupe a la grande intelligence de frapper fort et vite. Les morceaux sont courts et l'album ne dure que 20 minutes. Un modèle d'efficacité dont on est assez curieux d'entendre la suite.
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Ceux qui savent, savent. Les autres doivent être prévenus. Au milieu des années 90, les Canadiens de Cryptopsy ont contribué à poser les bases de deux sous-genres particulièrement extrêmes du metal extrême : le brutal death metal et le technical death metal (tout un programme, me direz-vous). 30 ans plus tard, ils sortent un de leurs meilleurs opus, peut-être le meilleur depuis les deux premiers albums. Bon, ce n'est plus aussi novateur, mais c'est parfait en son (ses) genre(s). C'est donc violent et virtuose, et ceux qui savent (et qui apprécient) seront aux anges (de la mort).
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Depuis quelques années déjà, le duo Sorry fait sensation au sein de l'indie rock britannique. Une nouvelle étape est franchit avec ce nouvel album, fort réussi, qui réunit tout ce qu'on peut demander au genre. En particulier, l'étrangeté omniprésente s'avère séduisante, elle empêche l'auditeur de savoir où chaque morceau va l'emmener.
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Pour son 13e album, l'orfèvre de l'indie folk Cass McCombs a décidé d'être très (très) généreux. Pas moins de 16 chansons pour près d'une heure et quinze minutes de musique de très haute volée. Comment vous présenter ce disque ? Si ce n'est à dire, tout simplement, qu'il est rare de proposer autant de chansons et de ne pas lasser l'auditeur, de parvenir à se renouveler, piste après piste. Le niveau des compositions est donc stratosphérique.
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Ce serait donc le dernier album de Saint Etienne. Le trio a décidé, d'un commun accord, de mettre un terme à son parcours sur une "note positive", sans rancœur, ni lassitude. Comme on pouvait l'espérer, International se présente à la fois comme une coda, un cadeau pour les fans et un vrai petit best of à partir de nouvelles chansons. Dès le premier morceau et premier single, Glad, on se souvient pourquoi on aime et on continuera d'aimer cette synthpop magique. A l'origine conçue pour les clubs, la musique de Saint Etienne s'est déployée en mille et une variations autour de la pop qui fait danser. De l'ambient à la house, du rock à la pop orchestrale, Saint Etienne nous aura fait visiter mille et un paysages sonores. C'est évidemment le cas sur cet ultime album qui peut tout aussi bien enchaîner le pop rock ensoleillé de Brand New Me avec la transe de Take Me To The Pilot. L'œuvre s'adresse en priorité aux fans, oui, mais elle peut tout aussi bien être une porte d'entrée tardive vers la discographie d'un des groupes britanniques les plus touchants de son temps.
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Avec son mélange de doom et de metal industriel, Tristan Shone fait désormais figure de vétéran. Après plus de 20 ans sous le nom d'Author & Punisher, il sort un huitième album en forme de résumé. On y retrouve tout ce qui fait le "charme" de sa musique, à savoir un son gigantesque à base de guitares et de synthétiseurs surplombés par des rythmes tribaux écrasants. C'est un peu à l'ancienne, pour qui aimait son metal industriel des années 90, mais avec la production cathédrale d'aujourd'hui. Spectaculaire.
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La plus grande star de la musique française actuelle (dans et hors de nos frontières) est de retour avec un de ses meilleurs albums. De multiples influences sont revendiquées, allant de la Martinique à l'Afrique du Sud, en passant par Haïti, les Antilles et les États-Unis. On retrouve même un duo (attendu et espéré par votre serviteur) avec Kali Uchis. L'approche, désormais très reconnaissable, repose sur une prévalence de l'autotune, les réverbérations et les échos qui contrastent avec les rythmes qui claquent. L'album est dans la lignée des précédents, avec une production plus aérienne et remplie à ras-bord. C'est copieux (18 morceaux) et semblera un peu répétitif de prime abord (c'est une fausse impression). Les allergiques ne changeront probablement pas d'avis.
Les textes, souvent moqués par ceux qui ne connaissent pas grand-chose à l'art populaire, se font plus personnels. La chanteuse s'amuse toujours autant avec la langue, avec une inventivité renouvelée. Pour les réacs, c'est du blasphème. Qu'ils n'ouvrent pas un livre de Raymond Queneau ou une traduction de James Joyce, ils risqueraient de ne jamais s'en remettre (ah mais eux, ils avaient le droit, c'étaient des hommes blancs). Et pour parler de pauvreté des textes ou d'une possible vulgarité, il ne faut jamais avoir écouté un album de Serge Gainsbourg, autrement plus porté sur les calembours vaseux et les thèmes triviaux.
De toute façon, Aya s'en fout des critiques, elle n'a jamais été aussi populaire. Sa prestation lors de la cérémonie d'ouverture des JO de Paris (improbable réussite, d'ailleurs) est juste un triomphe parmi d'autres. Après, on a tous le droit de ne pas être réceptif à un genre musical. Je ne force personne à écouter (encore moins à apprécier) Cryptopsy, Aya Nakamura ou Los Thuthanaka. Mais les réactions outragées et/ou moqueuses sont plus révélatrices de préjugés qu'il vaudrait mieux remiser très loin de l'espace public à notre époque. Les 18 chansons de Destinée sont de parfaites petites bandes sons pour rêver d'un pays à la hauteur de ses prétentions morales. Liberté, égalité, fraternité, pour tous les genres et toutes les origines géographiques et sociales ? Chiche !
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Après un premier album qui les a propulsées sur le devant de la scène, peut-être un peu trop haut et un peu trop vite, les deux musiciennes de Wet Leg en sont déjà à chercher la réinvention. Le pari est pour le moins remporté avec ce deuxième disque plus varié, plus énervé et globalement plus intéressant. Les points forts sont toujours là, notamment sur la qualité des compositions, mais il y a de nouvelles idées qui mériteront sans doute d'être creusées (la synthpop impeccable de Pokemon). Cela reste la crème de la crème du pop rock actuel.
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Sur son 7e album, Haley Fohr déploie ses ailes démoniaques et offre un fantastique recueil de synthpop gothique aux contours industriels. A mi-chemin entre Nine Inch Nails et Depeche Mode, avec une production monumentale, c'est un disque imposant, le point d'orgue d'une carrière.
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C'est un des nouveaux groupes les plus marquants de 2025. Avec leur mélange de folk, de punk et de post-rock, The New Eves n'en font qu'à leurs têtes. C'est d'une étrangeté totale, évoquant tout autant une folk ancestrale et les improvisations des 70s que le post-punk le plus gothique. Chant déclamé, imprévisibles bricolages, esprit anarchiste, il y a beaucoup à aimer (ou à détester) dans ce premier album joliment radical, joyeusement bravache.
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C'est un des retours les plus inattendus et les plus percutants de l'année. Après un seul et unique album en 1995, le groupe de hardcore Deadguy revient exactement 30 ans plus tard avec un disque encore plus énervé. Comme quoi, parfois, il faut savoir attendre le bon moment. C'est donc du hardcore imbibé de métal et de mathcore. C'est brutal, technique, politique et à écouter pour tenter d'expurger les terreurs et les colères de l'époque.
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C'est un partenariat audacieux mais qui fait éminemment sens. Les rois du sludge/doom hyper intense et la poétesse toute aussi intense, on sait déjà que cela va être... fichtrement intense. Vous pouvez vous en douter, ce n'est pas un disque facile, c'est même tout le contraire. On passe du chaos sonore frénétique à une forme de stupeur musicale béante. L'expérience est fascinante, d'une puissance écrasante.
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Après le départ de leur chanteur, le collectif Black Country, New Road se réinvente autour de ses trois musiciennes qui se partagent désormais le micro. On n'est plus dans le post-rock tourmenté, mais plutôt dans une folk un peu expérimentale ou dans une chamber pop déglinguée. C'est moins nerveux, plus "mignon", tout en conservant une vraie étrangeté.
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Le death metal mélodique n'est pas forcément mon sous-genre de prédilection, mais l'occasion était trop belle de mentionner Heaven Shall Burn sur ce site. Depuis 1996, le groupe allemand a toujours tenu bon la barre d'un deathcore furieusement gauchiste : antifascistes, antiracistes, militants pour les droits animaux et contre les injustices en général. Les membres sont végétariens ou véganes, en plein dans la ligne straight edge. La musique est ce qu'elle est, comme toujours faut aimer. Franchement, dans le genre, c'est très bon. On y vient en premier lieu pour les thèmes, pour les chants de révolte, pour être parmi des esprits amicaux. C'est important de pouvoir compter sur des artistes qui tiennent le cap, contre vents et marées.
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Sharon Van Etten compose désormais en groupe, mais on reconnaît immédiatement son style, ou plutôt ses styles. C'est d'ailleurs la grande force de ce nouvel album : c'est un peu la synthèse de toute la carrière de la musicienne. Du rock pur et dur à la ballade atmosphérique en passant par la pop synthétique, on peut entendre ici tous les aspects d'un parcours finalement très éclectique. Les compositions sont toutes excellentes et, s'il n'y a pas de grande révélation, ce nouveau départ (ou cette transition) s'inscrit dans le haut du panier de sa discographie.
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Après une longue absence, une des voix les plus attachantes de la pop britannique est de retour avec son disque le plus personnel. Avec sa verve habituelle, Lily Allen évoque le fiasco de son mariage. C'est un disque "histoire", où chaque chanson est un chapitre tragi-comique. C'est très cru, sans détour, avec des plongées dans le malaise inhabituelles pour le genre. Le temps nous dira où on peut classer West End Girl dans la grande tradition des "albums de rupture/divorce", à mon humble avis, il risque de finir très haut. Dévastateur, et en même temps joliment ludique, grâce au sens mélodique de la chanteuse et à ses textes imparables.
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Le démiurge du groupe Wilco ne sort pas moins qu'un triple album (!). Je vous conseille de l'aborder disque par disque, tranquillement. Et vous pourrez ainsi découvrir qu'il y a ici, bel et bien, trois très bons albums, où il serait finalement assez difficile de jeter l'une ou l'autre chanson. Sacrée générosité de la part de ce musicien extrêmement prolixe (Wilco ayant également une production constante et expansive). Mais on ne refusera jamais de prêter l'oreille à Jeff Tweedy, même si on a parfois du mal à tout suivre. Il mérite qu'on s'arrête, en particulier sur ce(s) disque(s) qui font sans doute partie de ce qu'il a créé de plus personnel et accessible.
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Trois australiennes qui, mine de rien, l'air de rien, débarquent avec un premier disque qui s'impose clairement comme le meilleur album de folk rock "traditionnel" de l'année. Elles composent des chansons magiques, et néanmoins pleine de mordants, comme si c'était facile. Oh que non ! On le sait bien, la folk c'est compliqué. Il en paraît des brouettes, tous les mois, je vous le dis. Et pour sortir du lot, il faut avoir une étincelle bien particulière. C'est le cas ici.
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On ne peut pas reprocher à Chrystia Cabral de stagner. A chaque nouvel album, elle se réinvente. Du quasi tout électronique des débuts, on est arrivé à un disque de grosses guitares, limite hardcore par instant. Bref, c'est son album "rock indé à l'ancienne" qui a la lourde tâche de succéder à un des meilleurs disques de ce siècle (The Turning Wheel), où elle avait trouvé un parfait équilibre entre excentricités et accessibilité. C'est donc très différent. Cela correspond à son envie du moment et ça reste infiniment personnel. C'est aussi moins bien, on ne va pas se mentir. Tout en étant un des meilleurs disques du genre sorti en 2025.
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La deuxième partie de carrière de Suede est toujours un sans faute, avec un album un chouia moins magistral que le précédent et qui fait néanmoins partie des plus marquants de l'année. Comment vous dire ? C'est "juste" un parfait disque de chansons à l'ancienne. Du grand rock anglais, une forme d'épure et d'idéal.
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Zubeyda Muzeyyen est une DJ américaine, d'origine syrienne et circassienne. Sur son album, elle mélange des instruments du Moyen-Orient avec des rythmes électroniques taillés pour les clubs et des percées bruitistes. Elle intercale aussi des morceaux calmes et menaçants. Mais il y a également du rap, de l'ambient, des grosses guitares et tout un univers enragé, joyeux, revendicatif et bordélique. Beside Myself est radical, radicalement différent, radicalement révolutionnaire. C'est un des disques les plus parfaits pour incarner 2025, ses colères et ses espoirs.
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Cette année, D'Angelo nous a quitté, mais son approche musicale est bien vivante dans le deuxième album de Dijon. C'est également un album qui parlera fortement aux orphelins de Prince, ainsi qu'à ceux qui désespèrent d'un retour de Frank Ocean. Beaucoup de grands noms du R'n'B, du funk, de la soul et de la pop sont lancés comme références, mais Dijon est clairement à la hauteur. C'est un disque joyeusement foutraque, grandiosement expérimental. Il y a ici une foultitude d'idées, une inventivité débordante.
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Folk expérimentale instrumentale à l'ampleur bienvenue (des morceaux de 15-20 minutes). C'est slovène et pour une fois le terme "envoûtant" correspond vraiment à ce que l'on écoute. Deux douzaines d'instruments et objets divers sont convoquées par les trois musiciens. La durée des morceaux et la diversité des sons permettent de créer des paysages sonores aussi familiers que diantrement étrange. Le groupe définit sa musique comme de la "folk imaginaire", qui n'appartient à aucun lieu en particulier. Leurs improvisations peuvent ainsi emmener loin, très loin. Il faut se laisser immerger et transporter, c'est magnifique.
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Avec sa réputation de "heaviest band on earth", Primitive Man revient avec sept morceaux apocalyptiques pour près d'une heure et dix minutes de sludge tectonique. C'est la suffocation garantie pour une catharsis à la hauteur. Les thèmes sont actuels : la rupture du contrat social, la lutte des classes, le "techno féodalisme", l'ambiance prérévolutionnaire mondiale... Des sujets aussi pesants que la musique choisie pour les évoquer. Et ça, pour être évocateurs, ces litanies de guitares et ces rythmes écrasants le sont tout autant que le chant monstrueusement guttural. C'est de la musique "de souffrance", vous vous en doutez. D'une noirceur quasi totale, d'une tristesse qui fend l'âme.
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C'est un disque de rupture, un disque de cœur brisé. Un de plus, me direz-vous, mais s'il y a bien un thème qui est universel, c'est celui-là. Nulle surprise, donc, qu'il s'agisse de l'album le plus sombre, le plus difficile de l'immense artiste galloise. Les circonvolutions de la musique de Cate Le Bon, précédemment souvent utilisées de manière ludique, sont ici le miroir des tourments du cœur et de l'âme. Les ténèbres ont toujours été là, les chansons de l'artiste portant toujours une part de mystère. Mais là, cela fait mal. Un album exigeant, mais évidemment admirable.
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C'est l'album de black metal atmosphérique de 2025 et l'un des meilleurs disques de metal quel que soit le sous-genre. C'est une version "idéale" de ce style, avec un lyrisme grandiose et une mélancolie omniprésente. Il y a là de quoi séduire même le curieux, avec une grande part accordée aux mélodies et aux accalmies, ainsi qu'une production des plus abordables. Le groupe allemand, déjà hauteur d'une ribambelle d'excellents albums, s'est ici surpassé. Une possible porte d'entrée pour ceux et celles qui n'ont jamais accroché à ce style de musique, aussi monumental et passionné qu'hermétique.
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On ne peut pas reprocher à Hayden Anhedönia son manque d'ambition. Pour ce qui devrait être son dernier album sous le nom d'Ethel Cain, la musicienne crée une nouvelle fresque hautement cinématographique, où le moindre interlude dure sept minutes. C'est un prologue à son premier album qui contait l'histoire tragique de ladite Ethel Cain, fille d'un prêcheur du sud des États-Unis qui finit par tomber amoureuse de son assassin. Cette vraie fausse suite revient sur l'adolescence d'Ethel et s'inscrit dans une vaste tradition qui évoque tout autant Faulkner que Cormac McCarthy. Mais avec le regard d'une femme trans dans l'Amérique des années Trump. Les influences musicales et extra musicales sont nombreuses (on reconnaîtra les synthétiseurs de Twin Peaks), mais l'artiste les métamorphose en continuant à bâtir un univers assez unique. Parmi les genres auxquels on pense, le slowcore de Low ou une forme de shoegaze soft s'imposent. Ce n'est pas de la pop, même s'il y a quelques chansons qui y ressemblent. Ce n'est pas non plus de la folk. C'est presque de l'ambient. C'est, en tout cas, débordant de sens et d'émotion.
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Durant les sept années qui séparent ses deux derniers albums en solo, Neko Case a sorti une autobiographie dont je vous conseille fortement la lecture. Ses mémoires éclairent d'autant plus son univers et ses chansons ultra personnelles. Avec Neon Grey Midnight Green, la musicienne continue d'évoquer ses thèmes de prédilections (la relation à la nature, la remise en question des genres et de la féminité, la difficulté des interactions sentimentales et amicales quand on bataille avec ses propres démons...). Chaque chanson est une explosion d'émotions. D'autant plus qu'une ombre s'invite désormais : celle de la mort et de la disparition des êtres aimés.
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Je demande déjà pardon aux lectrices et aux lecteurs, je radote tous les ans sur certains points (ou sur tous les points, selon votre degré d'indulgence). Donc, je me répète, j'ai toujours et encore une grande faiblesse et une grande tendresse pour le funeral doom, sous-sous-sous-genre du metal extrême qu'il est à la fois très simple à expliquer et difficile à vraiment faire comprendre. Comme son nom l'indique, à l'origine c'est une musique qui évoque le deuil. Avec de gros riffs de guitares répétitifs, un rythme extrêmement lent et un chant guttural qui fait plus ou moins peur (mais pas toujours). Parmi les principaux groupes fondateurs, Evoken fait partie des plus ténébreux (ce qui veut tout dire). Même si la musique s'est un peu "éclaircie" depuis le chef-d'œuvre étouffant Antithesis of Light (à la hauteur de son titre), je peux vous assurer qu'en 2025 et après plus de 30 ans d'existence, le groupe sait encore éteindre tout espoir. Noir, c'est très, mais alors très noir. Néanmoins, et c'est là qu'il faut accepter le concept, la musique funèbre peut aussi être merveilleusement cathartique. En s'abandonnant au néant, il est possible d'en découvrir l'au-delà, de s'en échapper en le contemplant. D'où les instants de grande beauté qui surgissent de cet album effrayant. Une ligne de piano ici, un solo de guitare là, un synthétiseur vintage et des chœurs liturgiques ailleurs, c'est un disque intemporel qui aurait pu sortir tel quel il y a plusieurs décennies. Un voyage au cœur des ténèbres, où ne cessent de filtrer des rayons de lumière d'autant plus précieux.
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Plus de 30 ans après sa formation, après de nombreux hiatus et autres épreuves, Garbage a retrouvé l'aura de ses débuts. Certes, l'époque n'est plus à l'hégémonie du "rock indépendant" au sein duquel le groupe a fait ses débuts. MTV n'est plus là pour passer en boucle les clips et les radios rock sont de l'histoire ancienne. Mais on est bien au-delà du disque pour nostalgiques. C'était déjà le cas avec l'excellent No Gods No Masters et cela se confirme ici : Garbage a encore des choses à nous apporter. En priorité, bien sûr, on se réjouira que Shirley Manson, à bientôt 60 ans, n'ait rien perdu de sa rage et de son charisme. Sur ce nouveau disque, elle semble légèrement plus apaisée que sur le précédent, mais ses colères demeurent perçantes. Elle est toujours l'icône queer qu'il était mal vu de célébrer dans les années 90 ; ramenée en permanence à une féminité forcément suspecte lorsqu'il s'agissait de chanter le rock électrique. Tout cela semble bien loin aujourd'hui. Plus rien n'empêche de célébrer Garbage, fabuleux vestige plus vivant que jamais, qui signe en 2025 un de ses meilleurs albums.
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A peine un an après son œuvre séminale, Spectral Evolution, Rafael Toral offre à nouveau le meilleur album d'ambient de l'année. Il reprend ici le même univers sonore : chants d'oiseaux entièrement électroniques, notes de guitare poétiques et nappes de synthétiseurs qui montent vers le ciel en élégies mélancoliques. Cette base musicale sert à réinterpréter en profondeur des standards du jazz. Ponctuellement, des cuivres viennent rattacher certaines interprétations à notre bonne vieille Terre. Mais l'ensemble flotte très haut au-dessus du sol, à l'image de la sublime pochette. C'est un disque plus nocturne et moins aventureux que Spectral Evolution (qui reste un des albums les plus novateurs et fascinants de ces dernières années). Si Traveling Light ne change pas fondamentalement l'approche expérimentale actuelle du musicien portugais, il demeure une merveille à nulle autre pareille.
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Présentée comme l'œuvre "somme" de Deafheaven, Lonely People With Power ressemble effectivement à une forme d'accomplissement de la carrière du groupe : de leurs débuts dans le black metal atmosphérique, en passant par la révolution du "blackgaze" (Sunbather) et leurs tentatives d'allier metal extrême et post-rock (New Bermuda) ou rock traditionnel et oripeaux de metal (Ordinary Corrupt Human Love). La dernière étape était Infinite Granit, un classique album de post-rock/shoegaze qui effaçait les dernières traces de metal... à part dans ses trois dernières minutes. Ce sont ces minutes là qui annonçaient Lonely People With Power, l'album où Deafheaven réconcilie toutes ses tendances. Il y a le blackgaze de Sunbather (Winona), la férocité de New Bermuda (Doberman, Body Behavior), les instants d'accalmies d'Ordinary Corrupt Human Love (Amethyst). Sans frontières claires entre les atmosphères et les genres, le mélange paraît plus naturel. Au final, l'album semble pouvoir plaire aussi bien aux auditeurs qui veulent du metal bien brutal et à ceux qui recherchent la transcendance propre au groupe. Il faut évidemment toujours un peu se méfier des albums qui font consensus, mais dans le cas présent, pas de crainte. C'est bien l'album monumental que Deafheaven promettait de créer depuis le début.
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En l'espace de trois ans et de trois albums, l'Irlandaise Ciara Mary-Alice Thompson (CMAT, donc) a confirmé tous les espoirs qu'on pouvait placer en elle. Sa voix est devenue immédiatement reconnaissable et promesse d'entrer dans un album sensationnel. Plus ambitieux, plus varié, débordant toujours de hits en puissance, EURO-COUNTRY est un nouveau jalon dans sa carrière. C'est de la pop impeccable, super accrocheuse, merveilleusement drôle et piquante, pleine de surprises. Sur un terrain étrangement similaire, c'est clairement l'antidote aux dernières productions insipides d'une Taylor Swift. Ici, tout semble spontané, un peu dingo, tout en étant clinquant et percutant. On n'est guère surpris de découvrir que le disque a été en partie enregistré à Nashville. Oui, c'est de la country européenne, mais c'est aussi le meilleur album du genre sorti en 2025. Surtout que CMAT sait également tailler de vrais bouts de rock qui décoiffe lorsque l'envie lui en prend (The Jamie Oliver Petrol Station qui en remontre à tous les vieux et jeunes qui se prennent pour les nouveaux Rolling Stones). Et puis c'est aussi drôle (rien que les noms des chansons, comme Lord, Let That Tesla Crash ou Janis Joplining) que tragique. Du tragi-comique, encore une bande-son parfaite pour notre époque, donc.
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On pourra reprocher beaucoup de choses à Imperial Triumphant, notamment le fait d'essayer d'avoir à la fois le beurre et l'argent du beurre. Le groupe joue à la fois sur le second degré en assumant la part forcément grotesque du death metal, et sur un premier degré absolu en respectant le genre avec un amour sans faille. Il y a de quoi horripiler les puristes et faire fuir la majorité des auditeurs. Comme les albums précédents, et sans doute encore plus, Goldstar jette tout et le reste aux oreilles (il y a même le riff de She's so Heavy des Beatles). C'est le grand chaos, un mur sonore dissonant et passionnant. Derrière il y a toujours le concept de Metropolis décadente, de dystopie Art déco, de New-York putréfiée. C'est surtout la parfaite bande son du capitalisme déliquescent. C'est monumental, étourdissant, fourmillant d'idées et de détails. Les musiciens ont hésité entre faire du death metal ou du free jazz, avant d'opter pour ce dantesque compromis. Difficilement recommandable pour les auditeurs débutants, mais il faudra bien vous y mettre un jour...
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Alors, c'est compliqué. Durant les 25 années qui ont suivi la sortie de We Love Life, je m'étais peu à peu habitué au fait qu'il s'agissait de l'album testament d'un de mes groupes favoris. Et c'était très bien ainsi. La sortie de More ne se justifiait donc pas vraiment à mes oreilles. La bonne nouvelle, c'est que c'est un bon disque, et même parfois un très bon disque. Ouf, dirons-nous, on ne se retrouve pas dans la situation des Pixies, où il est difficile ne pas sentir une rupture qualitative astronomique entre "l'avant" et "l'après". J'ai cependant dû faire des efforts avec More. Sans doute parce que le moi de 2025 n'est plus le moi de 2001. Parce qu'au final, malgré quelques petites différences et originalités ici et là, le Pulp de 2025 est en majeure partie celui de 2001, voire même celui de 1998 (il y a un morceau qui s'appelle My Sex, un autre Grown Ups, une chanson dédiée à une Tina, une référence à la grève des mineurs de fond, une autre à Sunrise et ça commence en évoquant un concert des Stone Roses). Bref, c'est un disque "de vieux" pour les "vieux" que nous sommes devenus. Help the aged, indeed. Je le disais plus haut, c'est vraiment bien, surtout les morceaux plus atmosphériques (c'était déjà le cas sur We Love Life, c'est cohérent à deux décennies et demi d'intervalle). Et les morceaux "fun" font le boulot, sans jamais éclipser les tubes d'antan. On peut se réjouir d'avoir un peu plus de Pulp dans notre monde, cela justifie sans doute cette résurrection. Et puis ça nous rappelle des souvenirs et ça en crée des nouveaux. Et Background Noise et Partial Eclipse sont vraiment trop belles. Peut-être que dans 10 ans je reviendrais vous dire que c'était un chef-d'œuvre. On ne sait jamais. Il faudrait déjà qu'on soit encore là dans 10 ans, pas gagné, mais on a toujours raison d'avoir de l'espoir.
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Le meilleur album de metal de 2025 est celui qui essaie de tout (bien) faire en même temps. Le groupe italien a débuté dans le doom, mais il est désormais bien difficile de l'enfermer dans un genre particulier. On retrouve ici un peu de tout et même des emprunts qui vont bien au-delà des frontières du metal. Le premier morceau sonne comme une chanson de Siouxsie and the Banshees, avant de terminer dans le doom le plus lyrique. De même, la deuxième chanson s'inscrit clairement dans le rock gothique. Au détour du troisième, on ne sait plus si on est dans la synthpop, le metal progressif ou le stoner rock. Et pourquoi pas une power ballad à l'ancienne pour la suite ? Avant d'arriver à The Dress qui, en huit minutes, mêle solo de guitare et de trompette sans jamais donner l'impression d'en faire trop. Puis place à un gros rock bien doom, hyper traditionnel, pour donner le change. Avant de terminer sur les près de neuf minutes de Thicker Blood qui essaient de résumer toute l'histoire du metal (rien de moins). The Spin ne dure que 41 minutes, mais il semble contenir une dizaine d'albums différents, tout en conservant l'identité d'un groupe que rien ne semble pouvoir arrêter dans ses ambitions et ses réussites.
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On ne manque certes pas de "collectifs expérimentaux" en ce moment, c'est plutôt une bonne nouvelle. La supériorité du mini chaos des compositions des huit musiciens de caroline réside sans doute dans la gestion de l'espace sonore. Ce sont des maîtres des silences et des variations rythmiques. On ne galvaude pas ici le qualificatif d'atmosphérique. Ils dessinent des paysages tout autant que des morceaux de musique. Prendre, au hasard, le morceau Coldplay Cover (évidemment pas du tout une reprise du groupe du même nom). Répétitions et litanies restent suspendues au-dessus du vide, la chanson manque de disparaître à tout instant, avant de s'élever toujours plus haut, à la fois squelettique et expansive. C'est d'une inventivité folle, où toutes les pistes semblent avoir été suivies sans préjugés. Il faut un petit temps d'adaptation pour adhérer à cette musique. Tout finit par s'harmoniser parfaitement pour créer de petits monuments sonores. Un deuxième album encore plus réussi que le déjà excellent premier opus, la confirmation de la supériorité de caroline sur tous les autres "collectifs expérimentaux" de l'époque.
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Rosalia n'a pas voulu faire de la pop de chambre, elle a carrément choisi la pop cathédrale. C'est tout l'orchestre symphonique qui vient accompagner son chant qui n'a jamais été aussi proche de l'opéra. Cela pourrait être du néo-classique, mais cela reste sur un format pop accessible qui permet à un (jeune) public de tomber des nues. C'est l'une des principales qualités de LUX (qui n'en manque pas, soyons clairs) : offrir au grand public une porte d'entrée vers des musiques plus exigeantes. On pense évidemment à Bjork (qui fait coucou de manière un peu terrifiante, pour ne pas changer) ou à Kate Bush (FORCÉMENT). On est évidemment heureux que, de génération en génération, il reste de telles guides. Après, l'album en lui-même est épatant, impeccablement écrit et interprété, bien grandiloquent comme il faut. C'est long, mais la respiration en différents mouvements est quasi parfaite. Bien sûr, au niveau des thèmes, amour, sexe et religion sont au menu (what else?) et ça ne réinvente pas non plus en profondeur la musique populaire. Mais si cela peut pousser un large auditoire au-delà de sa zone de confort, quelle victoire !
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C'est la révélation française de 2025, au moins au niveau international où son succès est fulgurant. Oklou est originaire de Poitiers, comme quoi, tout est possible quand on a du talent. Elle signe un premier album qu'on pourrait qualifier "d'ambient pop", tant ses morceaux sont des miniatures électroniques discrètes et néanmoins imparables. C'est une merveille de production qui transforme la piste de danse en pont des soupirs. Il y a bien un tube absolu (Harvest Sky), mais sinon on est dans un univers de rêveries, d'une grande douceur sonore. Je pourrais mentionner qu'elle rend au passage hommage au dessin animé The Plague Dogs, ajout inattendu qui renforce la qualité d'un disque devenu un phénomène amplement mérité.
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Comme sur son premier album sous le patronyme de For Those I Love, David Andrew Balfe offre un portrait ultra réaliste et violent du prolétariat de sa ville de Dublin. C'est de la poésie parlée, sur fond d'électronique grandiose. L'intensité est indicible, c'est un disque qui emporte dès ses premières secondes, un véritable torrent. L'essentiel, évidemment, ce sont les textes, d'une dureté sans limite, polémiques, révoltés. C'est une musique qui crie la détresse, la rage et aussi les déchirements d'un artiste qui ne peut se résoudre à quitter les lieux de sa jeunesse, même s'ils sombrent peu à peu dans le chaos. C'est un grand manifeste politique musical pour 2025, raconté à hauteur du peuple, avec sa langue et sa musique. Impossible de ne pas souligner sa force et son urgence.
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On l'imaginait un peu sur la descente, malgré le relatif succès du très bon Chromatica. Peut-être s'était-elle trop éparpillée, surtout avec ses tentatives plus ou moins fructueuses du côté du cinéma et de la télévision ? Elle resterait inoubliable, bien sûr, on garderait toujours Bad Romance, une des plus grandes chansons du jeune millénaire. Mais sa période impériale était derrière elle. C'était sans compter sur les capacités surhumaines de celle qui s'est définitivement affirmée comme la reine de la pop actuelle. D'un come-back sur les bords de la Seine lors de la cérémonie des JO, jusqu'à une apparition dans la série Wednesday, Lady Gaga a vécu la plus flamboyante année de sa carrière. Elle a même obtenu son plus grand succès (avec le duo Die With A Smile, pas le morceau le plus mémorable de MAYHEM, mais on ne va pas se plaindre). C'est l'album qu'il fallait sortir au moment le plus important. Penser à Ray of Light pour Madonna ou Fever pour Kylie Minogue, ce genre de moments clefs qui transforment les stars en légendes. Certes, les tubes sont moins novateurs ou emblématiques que sur les premiers disques, mais, si on considère la qualité du début à la fin, il s'agit là de son meilleur album, le plus équilibré. Et les grandes chansons abondent (Disease, Abracadabra, Garden of Eden, Perfect Celebrity, Vanish Into You, Killah, Zombieboy... presque tout le disque en fait). Un pari réussi qui confirme tout ce qu'on pouvait espérer de la part de la chanteuse.
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C'est un album qui pourrait s'intituler : confessions sur le dancefloor. La musicienne colombienne fait œuvre d'introspection avec des hymnes électronique à danser. Des morceaux aussi complexes qu'immédiatement accrocheurs. L'album est très court, à peine 33 minutes et "seulement" 28 minutes sans l'instrumental d'introduction ; sans doute un des héritages des débuts de l'artiste dans un groupe de punk hardcore. Et il n'en faut pas plus à Ela Minus pour signer un petit chef-d'œuvre ultra personnel, avec des textes directs, sans fioritures, véritables cris de ralliement pour celles et ceux qui veulent transcender leur mal-être.
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Cinq ans après l'excellent HiRUDiN, Katie Stelmanis revient avec le cœur brisé et une passion renouvelée pour les rythmes de la synthpop la plus décomplexée. C'est l'album motivant par excellence, comme son titre l'indique. Que des hits en puissance pour un monde meilleur. Un nouveau jalon au sein d'une discographie où il n'y a presque que des sommets. La musicienne parvient chaque fois à se réinventer sans perdre ce qui faisait son originalité dès le départ. Déjà, on retrouve la voix, si familière, et il y a ce mélange entre mélodies splendides et rythmes percutants. C'est encore plus frappant sur Chin Up Buttercup. On est loin de l'électro souvent assez gothique des débuts, les thèmes sont toujours difficiles, mais la lumière jaillit de partout. Un disque éclatant, attachant, débordant d'espoir.
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Pour son premier album solo majoritairement chanté en anglais, Gwenno a choisi de nous raconter sa vie, notamment ses années d'errances londoniennes. Mais si Utopia est son plus bel album, c'est avant tout pour sa musique, orfèvrerie de synthpop qui scintille de mille feux. C'est d'une classe indescriptible, d'une subtilité sans faille, d'une richesse débordante. Et la sophistication extrême ne se fait jamais au détriment du plaisir de l'auditeur, que ce soit lorsqu'il s'agit de signer un tube en puissance (Dancing on Volcanoes) ou de chanter (en gallois) le chat (Y Gath) avec des circonvolutions qui culminent sur un des refrains les plus imparables de l'année. Ludique et cérébral, généreux et complexe, Utopia est le sommet de la carrière de Gwenno.
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Huit ans après son précédent album en solo, le Suédois revient avec ce qui est un peu "l'œuvre de sa vie". Évoquant sa carrière parallèle en tant que chanteur pour les mariages, Jens résume tous ses thèmes de prédilection (essentiellement l'amour, ses petits et grands tracas) au fil d'histoires et d'anecdotes dont il a le secret. Ce qui rend chaque morceau inoubliable, bien sûr, ce sont les textes, les meilleurs de sa carrière. Au centre de cet album fleuve (1h20, pas moins), il y a une histoire d'amour, son histoire d'amour, du premier regard au dernier message sur le répondeur. C'est peu dire que c'est émouvant, celui qui n'y verse pas sa petite larme n'a probablement pas de cœur. C'est le disque somme d'un talent unique. Plus personnel que jamais, Jens Lekman signe là LE come-back de 2025.
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Comme l'indique la pochette la plus marquante de 2025, on n'arrive pas dans le nouvel album d'Aya Sinclair en s'attendant à une partie de plaisir (c'est sa bouche et les vers sont des vrais). Le thème est l'addiction, ainsi que l'expérience trans dans un monde de plus en plus violent et dangereux. L'univers sonore est celui d'un film horrifique expérimental. La musicienne a fabriqué elle-même ses instruments. D'où un résultat sonore vraiment unique, une originalité de chaque instant, avec une production incroyable. Il faut écouter un morceau comme heat death, qui tremble comme un soleil d'apocalypse et qui aspire l'auditeur tel un trou noir. Chaque son a des allures extra-terrestres, chaque rythme semble inédit. Tout ici est étrange, hallucinatoire, déstabilisant. Merveilleuse et terrible sensation de n'avoir jamais entendu pareille musique. Aya s'imagine sorcière et sa passion pour l'ésotérisme se tapit dans chaque recoin de ce cauchemar sonore. C'est du brutal, du cathartique, où il est impossible de prévoir où chaque nouvelle mesure va nous propulser. Pas un exorcisme, non, bien au contraire, une vraie possession démoniaque !
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La chanteuse de Paramore a sorti un vaste album "surprise", avec pas moins de 18 chansons offertes à son public (20 sur les formats physiques). Une générosité qui peut légitimement interroger : si c'est aussi long, il y a forcément du remplissage. Que nenni ! On est ici aux antipodes d'une certaine Taylor Swift (qui a commis cette année un album plus court que d'habitude, mais plus médiocre aussi). Hayley Williams a le même âge que Taylor, mais quelle différence de niveau ! Que ce soit la musique ou les textes, la "grande songwritter américaine de l'époque", elle est plutôt à découvrir dans Ego Death. Bataillant contre sa dépression et ses déceptions, la chanteuse interroge sa célébrité, sa foi, ses choix, ses amours et ses faiblesses. Comme dans les (excellents) albums de Paramore, c'est souvent très sombre. Mais la musique vient en contrepoint, avec des refrains énormes et des mélodies souvent enjouées. C'est de la pop parfaite, baignée de mélancolie et de noirceur. Une œuvre ultra intime, rendue accessible par un amour pour les chansons qui donnent envie d'être reprises en chœur.
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Elysia Crampton (désormais sous le nom de Chuquimamani-Condori) et son frère Joshua Chuquimia Crampton ont sorti par surprise un des disques les plus emblématiques de 2025. Pour résumer le plus simplement possible : ils réimaginent différents genres de musique traditionnelle des Andes en les mélangeant avec des emprunts à l'électronique, au noise, au rock psychédélique, au hip-hop et à tout une avalanche de samples et de bruitages. Le webzine The Quietus, le qualifie mieux que moi : "un disque de transe dans le véritable sens du terme."
La musique est portée par des réflexions sur le concept de queer dans les peuples indigènes d'Amérique du Sud. '"Dans notre langue maternel, il y a une proverbe qui dit qu'il ne faut pas plaindre les gens queer, car ils marchent en regardant les étoiles", rappelle Chuquimamani-Condori. Ces chimères sonores évoquent également les tensions entre l'idée d'appartenance à un lieu et les inévitables migrations qui bâtissent l'humanité. Le propos se veut bien sûr anticolonialiste, une ode à la création permanente de nouvelles formes musicales et d'une humanité sans cesse réinventée.
C'est d'une densité qui peut rebuter de prime abord, avec une production sursaturée et diablement punk. Le duo rejette carrément le concept de "mastering", dans un autre geste de refus des normes esthétiques actuelles. L'intensité de cet album est dans le rouge du début à la fin, avec une sculpture du bruit qui laisse pantois. Cela ne devrait pas tenir debout, cela devrait épuiser. Et cela épuise fréquemment, avant de nous faire remonter à la surface tout aussi vite, avec des flux et des reflux permanents. Du bruit le plus absolu peut éclore la grâce la plus aérienne. Il faut se plonger pleinement dans cette incroyable musique, s'y abandonner totalement. Tout en gardant à l'esprit ce qu'avait dit Chuquimamani-Condori il y a quelques années : "ma vie est un processus de création d'espoir." Avec la musique la plus radicalement novatrice de 2025, iel le confirme.
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C'est un album dans lequel on aimerait vivre. Kali Uchis y chante son bonheur. Heureuse en amour, heureuse d'être mère. Un cynique refusera évidemment de croire à ses belles déclarations de joie. Il y a sans doute là des formes d'autosuggestion, mais c'est magiquement écrit et interprété. Sur un mélange de soul, de R'n'B et de pop, Kali Uchis déploie son album concept avec une grâce rarement atteinte. Tous les morceaux s'enchaînent en un flot pareil à une mer paisible. Même les noms des chansons s'achèvent par des virgules.
A la première écoute, on pourrait craindre une forme de lassitude (le disque est long), mais, bien vite, on réalise que chaque chanson a sa propre personnalité, sa propre manière de célébrer la vie. Attention, j'exagère, la musicienne évoque aussi ses craintes, ses doutes, la possibilité que ce bonheur ne soit pas à l'abri des nuages et des tempêtes. Le monde extérieur est de plus en plus instable et dangereux. Il y a une forme "d'escapisme", mais les textes sont bien tournés, laissant toujours une place pour l'insécurité. C'est un disque souvent extatique, sans jamais être niais. C'est soyeux, séducteur, mais jamais lisse, jamais insipide.
Si la vie de Kali Uchis n'a, en théorie, à peu près rien à voir avec la mienne, tout ici me parle avec intensité. Sa musique trouve un lien fondamental entre les ressentis et les émotions humaines qui permet d'atténuer des différences dont on nous répète qu'elles sont impossibles à dépasser. C'est le cas de bon nombre de mes albums favoris de cette année, dont les créatrices et créateurs n'ont, sur le papier, aucun lien avec ma culture, mes origines, mon genre, ma classe sociale... Et pourtant, chacun d'entre eux me parlent avec mille fois plus de force que ceux qui prétendent être mes représentants. C'est aussi pour cela que les identitaires & affiliés détestent l'art, car il nous permet de découvrir ou de nous rappeler que ce qui unit l'humanité est bien plus puissant que ce qui nous fracture.
Sincerely, est un tour de force, un des meilleurs albums des genres évoquées, toutes les époques confondues, un vrai chef-d'œuvre. Et, d'assez loin, le disque que j'ai le plus écouté en 2025, le seul que je peux retrouver quasi quotidiennement depuis sa sortie, sans jamais me lasser, en y découvrant chaque jour de nouveaux trésors.
1

Si Kali Uchis est le numéro 1 du cœur, le meilleur album de 2025 c'est évidemment le dernier album en date de Richard (pardon, "just Rich") Dawson. Le héraut de la folk expérimentale britannique signe ici son disque à la fois le plus accessible et, sans doute, le plus personnel. C'est aussi le plus "simple", que ce soit dans la musique (toujours relativement exigeante pour les débutants) que dans la manière d'aborder les thèmes. C'est aussi l'aboutissement d'une série d'œuvres s'interrogeant sur la famille, la transmission, le déterminisme. Une trilogie d'albums exceptionnels avaient évoqué le passé, le présent et le futur au fil de concepts monumentaux et de chansons tout aussi monumentales (le premier morceau du disque précédent durait pas moins de 40 minutes !). Ici, l'artiste revient à un format plus "raisonnable" et à une approche plus directe. Les histoires contées sont celles du quotidien de prolétaires de l'époque contemporaine, avec pour fil rouge le poids de la "transmission familiale". Rich Dawson y évoque des thèmes qui peuvent parler à chacun, avec un sens de l'anecdote marquante, du détail qui fait mouche et des révélations qui brisent le cœur. C'est, très littéralement, très fréquemment, bouleversant. On en ressort transpercé jusqu'au plus profond de son âme.
L'univers contenu dans End of the Middle peut paraître minuscule, il englobe pourtant des thèmes aussi nombreux que souvent inattendus. On est souvent à la lisière du fantastique : l'ouverture avec l'éclair qui pénètre dans la maison du chanteur et auquel son père échappa de justesse (Bolt), le fantôme du contrôleur de train décapité qui ne cesse de demander : où allez-vous ? (The Question), la sensation prémonitoire de la mort du père dans More than Real. Il y a même une chanson de Noël (Boxing Day Sales), enfin, contre le mercantilisme de Noël. La chanson de mariage (Knot) est un peu l'antithèse de l'album de Jens Lekman, d'une noirceur totale jusqu'à ses ultimes instants qui préfigurent une porte de sortie pour le narrateur en plein effondrement. Les morceaux les plus émouvants sont les plus proches du quotidien, avec des détails qui les ancrent dans les expériences les plus communes (Gondola, Removals Van).
Humain, magnifiquement humain, d'une dignité absolue même lorsque les récits s'avèrent terribles, End of the Middle a la puissance des classiques de la folk, de ceux qui expriment notre condition tragique sans détour, pour mieux nous aider à la dépasser. "Now we can begin to heal", au seuil de la fin, maigre espoir, mais vraie percée de lumière. Les protagonistes rêvent d'être meilleurs, de trouver enfin leur chemin, leur paix. Ils se heurtent aux écueils de l'existences, écrasées par le poids de ceux qui les ont précédés. A la fin, donc, un faible espoir, mais un espoir malgré tout. L'espoir d'arriver à faire mieux, l'espoir que le plus petit des changements, la plus simple des paroles, le plus humble des gestes, parviendra à rendre ce monde un tout petit peu meilleur.
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