Certaines Femmes

de Kelly Reichardt

Le cinéma de Kelly Reichardt me fait du bien. Je l’expliquais déjà il y a dix ans lorsque j’évoquais le bouleversant Old Joy. Depuis, de Wendy et Lucy à Night Moves, en passant par le chef-d’œuvre La Dernière Piste, la réalisatrice n’a cessé de dérouler son style unique. Au milieu de tant d’œuvres en tout genre qui surligne et « surdramatise », le cinéma de Reichardt est une bouffée d’air frais, l’impression de prendre une grande respiration. Son sens du non-dit, du hors-champ, touche au génie. Au lieu de tenir la main du spectateur, elle laisse une liberté quasi-totale à l’interprétation, à l’imagination, au ressenti. Point de manichéisme, encore moins de résolution, tout chez Reichardt est à la fois réaliste et étrange, anodin et poétique, minimal et mystérieux. Loin d’être vide ou creux, ce cinéma est au contraire éminemment engagé, politique, philosophique.

Certaines Femmes en est une nouvelle preuve, avec ces trois histoires de femmes, de solitudes et de déchirures sociales. Toujours en esquisses, où chaque plan et chaque réplique contiennent davantage que les grands bavardages des drames lacrymaux qui en font trop. Et quelle beauté ! Quel talent pour filmer les êtres et les paysages, malgré la détresse, malgré la rudesse. C’est d’une délicatesse infinie, d’une justesse totale. Et bizarre, inhabituel, propre à diviser les spectateurs. Kelly Reichardt ne fait pas l’unanimité, beaucoup déteste, s’ennuie, ne comprenne pas. Comme avec Terrence Malick, il y a une forme de déclic, une sensibilité qui se met à l’œuvre. Une fois qu’on a « vu » le cinéma de Kelly Reichardt, qu’on l’a ressenti, tout devient évident. C’est une des plus grandes cinéastes de notre époque, chacun de ses films est un nouveau trésor.

 


 

La La Land

de Damien Chazelle

Il y a des films dont on sait très bien pourquoi on les aime : pour la mise en scène, pour l’histoire, pour les comédiens, pour la musique… La La Land fait partie de ces films. Il y aussi des films dont on ne sait pas très bien pourquoi on les aime autant, pourquoi ils nous touchent à ce point, au-delà de toute tentative d’analyse. La La Land fait aussi partie de ces films. C’est un mélodrame musical, gorgé d’hommages et néanmoins unique, une œuvre qui semble familière et qui pourtant ne ressemble à aucune autre. Attention, les paragraphes qui suivent contiennent des éloges.

Que serait un film musical sans sa musique ? A ce niveau, John Hurwitz a composé des thèmes qui s’imposent en tant que nouveaux classiques. A l’image du film dans son ensemble, la musique peut passer de la joie extatique à la tristesse la plus déchirante, parfois d’une seconde à l’autre comme le prouve le phénoménal « Epilogue » qui reprend tous les thèmes principaux et offre leur quintessence en l’espace de 7 minutes. Le duo de comédiens principaux est tout aussi impeccable, même si la vraie révélation est Emma Stone qu’on n’imaginait pas atteindre un tel niveau d’intensité. Et puis il y a la mise en scène de Damien Chazelle qui confirme, et de quelle manière, qu’il est un jeune prodige. Il devra sans doute subir de nombreux retours de bâton au fil d’une carrière qu’on lui souhaite fort longue et prolifique. Mais peu importe demain, quand son La La Land est à savourer ici et maintenant et impérativement sur grand écran ; en particulier pour son utilisation folle du cinemascope, de la couleur et de toute la grammaire du cinéma. Bref de tout ce qui peut faire dire qu’il s’agit d’un « vrai film de cinéma. »

Bien sûr, contrairement à ce qu’affirme l’idiote et agressive campagne promotionnelle française, on peut ne pas aimer La La Land. Déjà parce qu’il y a parmi nous des gens qui n’aiment pas les films musicaux. Je ne vais pas les juger, ils forment un groupe mystérieux que j’étudie depuis bien des années avec une incompréhension mêlée de curiosité et d’empathie. Pour les encourager, il faudra préciser que les passages chantés et/ou dansés ne sont pas si nombreux dans La La Land et ils sont tous relativement courts (en comparaison avec les numéros des grands classiques du genre). Ensuite, suivant sa sensibilité et son degré de regard critique, on pourra toujours chicaner ici ou là. Parce qu’on trouvera que telle référence est trop appuyée, parce qu’untel ou unetelle en fait trop ou pas assez, parce que l’histoire est trop ceci ou pas assez cela. C’est le propre de toutes les œuvres d’art, aucune ne faisant l’unanimité. La La Land entre dans la catégorie des films qui s’approchent de cette unanimité, mais il est plutôt rassurant qu’elle engendre aussi scepticisme et recul critique.

Le dernier quart d’heure est un crève-cœur construit avec une telle finesse dans le mélodramatique qu’il nous laisse dévasté. La La Land atteint cet équilibre parfait entre la joie et la mélancolie. C’est cet aspect de divertissement total qui explique en partie pourquoi le film hante longtemps après sa conclusion. C’est un cas exceptionnel d’une œuvre qui, non seulement subjugue sur l’instant, mais ne cesse de grandir dans les jours qui suivent. Pour ma part, il faut probablement remonter à The Tree of Life pour retrouver un tel ressenti. Alors ne me demandez pas de vous expliquer en détails le pourquoi d’une telle passion, je ne connais pas moi-même lesdits détails. Conserver cette part d’inexplicable fait aussi partie du charme délicat de ce nouveau classique du 7e art.

La La Land regarde vers le passé et lui rend hommage avec un déploiement de talent rare. Mais c’est aussi un film de son temps, dont la noirceur sous-jacente et la subtile critique des valeurs actuelles le rendent extrêmement moderne. Il n’y a ici rien de régressif ou de passéiste, ou alors il faut faire partie de ceux qui aiment à traiter un Jacques Tati de régressif et de passéiste. Relire l’imaginaire de l’âge d’or pour évoquer le temps qui passe et la perte, c’est évidemment brillant. Transcender les références, prendre une trame familière pour la raconter de manière unique, La La Land réussit tout cela.

Renversant, de son incroyable séquence d’ouverture jusqu’à son épilogue qui entre de plein droit dans les séquences les plus émouvantes de l’histoire du cinéma, La La Land est une œuvre à la fois monumentale et intime. L’occasion de se rappeler combien des films de cette trempe nous manquent et aussi qu’il est peut-être mieux qu’ils demeurent si rares. Plus on croit avoir « tout vu », plus on pense qu’avec l’âge on ne pourra plus revivre les émotions que l’on ressentait en découvrant les classiques du cinéma ; plus on est surpris, chaviré, heureux, de retrouver ces émotions, intactes, et même encore plus fortes que dans notre souvenir.

J’arrive au moment où il serait quand même un peu temps de conclure. C’est le moment où il est difficile de ne pas écrire des lignes qui seront jugées excessives, voire même involontairement provocatrices, ce moment où les clichés critiques se bousculent aux portes du clavier. Vous savez, du genre : « attention, ce film risque de changer votre vie » ou « attention, ce La La Land risque de devenir votre film favori ». C’est problématique, parce que c’est vrai. Et il est important de dire la vérité : attention, La La Land risque de changer votre vie.

 
 
 
 
 
 
 
 
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