La pratique de la philosophie mène en général à une constatation fort évidente mais qu'il est souvent très complexe d'appréhender dans toute sa signification. L'univers est infini, la vérité nous échappe, nous sommes mortels, minuscules et promis à l'oubli. Face à ces découvertes, plusieurs solutions s'offrent à nous. Nous pouvons paniquer, simplement, généreusement et nous enfermer dans un effroi qui nous fera craindre jusqu'à la lumière du jour. Nous pouvons en rire, plutôt que d'en pleurer. Nous pouvons en pleurer, par peur d'en rire trop fort et d'irriter les Dieux. Nous pouvons baisser les bras, nous résigner avec tristesse ou avec cynisme et traverser la vie comme on traverse une place bondée, en effleurant les êtres sans même les regarder. Nous pouvons accepter notre solitude et notre finitude avec sagesse et bienveillance, mais là, il faut avoir vraiment beaucoup de sagesse sous le coude. Ou nous pouvons nous révolter, changer le monde par la violence des actes ou celle des mots. Ainsi nous suivrons la voie de Friedrich Nietzsche et peut-être, comme lui, au final, nous serons écrasés par le monde et nous triompherons dans notre esprit, autiste et maître d'un univers absolument égoïste et subjectif.

 

        La philosophie de Nietzsche serait toute entière un combat contre la réalité, une interminable affirmation de soi face à l'infini qui nous entoure. Nietzsche essaie de trouver une place au sein de l'espace, au sein de l'histoire, au sein des autres, au sein du quotidien comme de l'extraordinaire. Il recrée le monde par la seule force d'arguments, moins d'autorité que vraiment autoritaires. Il se donne le rôle de celui qui éveille, au péril de sa propre intégrité. Nietzsche, terrifié par l'absence de vérité, ne cessent d'énoncer des vérités pour mieux les balayer l'instant d'après par d'autres vérités encore plus virulentes. Toute son oeuvre se donne l'apparence de la certitude mais ne cesse de revenir à la mélancolie initiale, à la peur irrépressible qui hantent le philosophe. Finalement, Nietzsche essaie de prôner une sagesse grandiose et bruyante, qui accepterait la finitude avec joie. Une finitude paradoxale, car fondée sur un "Éternel Retour", ou comment englober l'infini dans une finitude qui ne cesse de tourner sur elle-même. Comme nous ne pouvons pas connaître au-delà de nous-mêmes, mieux vaut supposer qu'il n'y aura rien au-delà de nous et que ce "nous", présent, sera un "nous", éternellement le même. 

 

        Alors, pendant ce temps, faussement éternel, qui nous est offert par la nature, autant laisser une empreinte gigantesque. Donnons alors libre court à nos élans égocentriques et exprimons notre puissance vitale qui hurle en tout sens au cœur de ce qui ne porte pas encore le nom d'inconscient. Toute expérience est essentielle à vivre, toute idée mérite d'être exprimée et sans doute aussi de subir les remarques acerbes du philosophe toujours prompt à souligner le manque de dignité et la décadence de ses contemporains. Souvent, la tristesse revient, une immense solitude qui tient moins à l'égocentrisme de l'être qu'à la pleine conscience de la réalité qui échappe à tout changement. La colère revient alors et le philosophe édicte de nouvelles règles, de nouvelles lois, de nouvelles notions. Il veut faire table-rase du passé, fait la "généalogie" de la pensée humaine pour mieux en ronger les fondations et s'amuser de l'effondrement de toutes les certitudes, de toutes les valeurs. Le philosophe est seul face à l'infini et il veut mettre tous les hommes dans cette position si odieuse et pourtant nécessaire au plein accomplissement du surhomme, celui qui connaît sa misère et qui la combat, en vain, et qui l'accepte, avec la rage au cœur.

 

        La philosophie de Nietzsche est une philosophie de la solitude, de la lutte d'une âme face à la peur primitive du vide, du rien, du néant. Dans sa violence, la pensée du philosophe s'éparpille souvent, s'égare, se trompe, se corrige, mais ne se sépare jamais de sa fierté, de sa hauteur et de son désespoir digne. Nous sommes minuscules ? Alors nous devons nous élever autant que nous le pouvons. Philosophe humaniste, comme bien peu avant ou après lui, Nietzsche dévoue son oeuvre à la lutte contre tout ce qui peut rabaisser l'humanité. Au diable les dieux, les religions, les artistes, les beaux parleurs, les critiques, les prophètes, les philosophes ! Au diable les vérités, la morale, les valeurs, les lieux communs, les principes et les dissertations ! Nietzsche, bien plus que Platon, démontre la nécessité de ne rien vouer "au grand sérieux" et pour cela il s'amuse avec les mots, avec les styles, avec les idées. Tout cela avec l'apparence de la plus grande des arrogances, comme pour mieux nous enrager contre le philosophe qui nous éveille, comme un premier pas vers la liberté en nous demandant de brûler la première de nos idoles : Nietzsche lui-même. 

 

        Nietzsche offre ainsi une multitudes de degrés de lecture, et l'on ne peut se satisfaire d'aucun en particulier, sans pour autant en omettre un seul. Il y a le plaisir immédiat du Gai Savoir, par bribes, le matin au réveil, le soir au coucher, pour mieux jouir de la pensée coupante et virtuose du philosophe. Il y a la recherche méthodique, parfois harassante, parfois inutile, toujours palpitante, du sens des oeuvres. Il y a le plaisir du texte, qui navigue entre hermétisme argumentatif et légèreté romanesque, poétique ou comique. Il y a la profondeur de la parole de Nietzsche, de l'âme qui bouillonne derrière les mots et de cette mélancolie qui veut se cacher derrière le masque du cynisme et de l'élitisme. Non, le philosophe n'ira jamais pleurer sur son sort, il ne cherche que le triomphe fasse aux illusions pour mieux les accepter auprès de lui. Mais au détour de ses pensées fulgurantes, l'homme, dans sa faiblesse pleine de panache, surgit et nous bouleverse au plus intime.

 

 

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