La première fois que nous avons accès à l’équivalent de Manhattan dans Grand Theft Auto IV, un sentiment étonnant nous envahi. Un enthousiasme à la fois puéril et intense. Liberté absolue, physique et morale, du jeu qui nous permet de faucher la première moto venue pour nous précipiter dans le « Middle Park », ce Central Park en miniature. Vraaaaaoum ! Frôler les promeneurs, zigzaguer entre les arbres, échapper aux gardien patauds, se faire insulter par toute la population de Liberty City. On met alors de côté le scénario principal, on évite de faire des sauvegardes et on se lance à l’assaut de la 5e avenue. Sortir le fusil d’assaut et déclencher les hostilités en pleine rue, devant Wall Street, par exemple. On nous avait promis de pouvoir jouer dans le Heat de Michael Mann, la publicité n’était pas mensongère. Carambolages dantesques, forces de l’ordre sans foi ni loi, civils pris au milieu des balles qui fusent sur toutes les enceintes, mieux que le cinéma : GTA IV.


        Inutile de revenir sur la success story de Rockstar Games, studio à l’origine de la saga des Grand Theft Auto, depuis quelques semaines toute la presse, même la plus éloignée de l’univers des jeux vidéo, ne parle (presque) que de cela. Comment le nouvel opus de GTA va envoyer par le fond le record de Pirates des Caraïbes 3, entérinant au passage le renversement des rapports de force entre les jeux vidéo et le 7e art. Il est certain qu’avec 60 millions de dollars de budget et un soin supérieur à n’importe quel blockbuster hollywoodien, GTA IV en remontre à toutes les industries du divertissement.


        Des centaines d’heures de dialogues de très haut niveau (soutenus par d’exceptionnels sous-titres français), des guests stars en tout genre (Ricky Gervais, Karl Lagerfeld, Juliette Lewis…), une BO pour tous les goûts (de Genesis à Philip Glass en passant par Bob Marley, du hardcore, de la techno, du jazz, Aphex Twin, LCD Soundsystem et les Smashing Pumpkins…), Grand Theft Auto en met plein les oreilles. Pour mieux saisir par sa mise en scène géniale.


        Certes, les cinématiques sont impressionnantes, ciselées et rythmées, elles donnent naissance en quelques minutes à des personnages vivants et souvent attachants. Mais c’est l’utilisation de la caméra en cours de jeu qui frôle la perfection. Oui, quelle que soit la console, il reste des petits bugs visuels ici et là, et même des ralentissements dans les instants les plus apocalyptiques. Mais il faut voir comment le cadre suit tous les mouvements de Nico Bellic (notre héros slave) avec intelligence et un sens inattendu de la dramaturgie.


        Dans GTA IV il n’y a pas de place pour la passivité, chaque action nous engage, que ce soit au niveau de la trame principale ou tout simplement dans notre sens moral. On peut s’adonner à la violence digne des Monty Python (on a parfois l’impression d’être Lancelot débarquant dans le mariage de Sacré Graal) ou respecter le code de la route (et s’endormir au volant). Les fous rires sont innombrables (la première cuite où l’on essaie de raccompagner son cousin en caisse est inoubliable), avant de nous amener doucement vers une émotion certaine. Non, GTA n’est pas le monstre d’immaturité que décrivent ceux qui n’y ont jamais joué. 


        Tout est possible, le meilleur comme le pire. Avec un niveau d’addiction quasi inédit. Car ici, contrairement à d’autres jeux très accrocheurs, la qualité globale s’avère révolutionnaire. Pour ceux qui connaissent déjà bien la franchise, les principes de base sont connus. Mais les améliorations sont flagrantes. Plus jouable (enfin !), plus détaillé, plus profond, plus intelligent, plus beau, GTA IV atteint enfin ses ambitions de film interactif. Si l’histoire principale prend des dizaines d’heure, le jeu accrochera à coup sûr pendant des centaines ! Sans parler du nouveau mode multijoueurs, qui permet de lâcher simultanément dans Liberty City jusqu’à 16 lascars assoiffés de sang…


        Même si la prise en main peut être un peu délicate (en particulier la conduite, qui emmène droit dans les murs et les badauds), GTA ne s’adresse pas seulement aux « gamers ». L’unique restriction, mais de taille, concerne l’âge. C’est une œuvre déconseillée aux moins de 18 ans et à juste titre. Nous ne crierons pas au scandale, ni à la censure. GTA est un jeu pour adultes, au sens le plus noble du terme. Il s’assume parfaitement comme tel, offrant ainsi une expérience mâture, à la fois complexe et touchant au fun absolu. Un autre risque est à prendre en considération : celui d’en oublier la vraie vie. On passera aisément des nuits entières dans les rues de Liberty City, car il n’y a jamais de temps mort. Même lorsque l’on rate une mission, on peut immédiatement la recommencer. On est sans cesse démarché par ses amis, ses conquêtes, ses patrons, pour aller jouer au billard, traîner dans une boîte de strip-tease ou descendre un dealer récalcitrant.


        Et lorsqu'on veut mettre en pause tout ce que le jeu nous propose de lui-même, on flâne pour flâner, on provoque des bagarres ou des poursuites. Comme ça. Parce qu’on peut le faire, ici, et nulle part ailleurs. Avec GTA IV, les jeux vidéo atteignent probablement un nouveau chapitre de leur histoire. Les perspectives offertes, à l’image de ces buildings illuminés qui déchirent l’horizon de Liberty City, ne sont rien moins que sublimes.

 
 
 
 
 
 
 
 
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