BOINGO

 

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1994

 

        Ultime album du groupe, qui perd pour l'occasion la moitié de son nom. Le Oingo disparaît et cette réduction de patronyme n'est pas gratuite, loin de là. Le son Oingo Boingo change assez considérablement et ce testament en studio est peut-être le chef-d'oeuvre du groupe, en tout cas c'est l'album qui a (logiquement) le moins vieilli. Certes l'esprit Oingo Boingo est à son apogée dans Good For Your Soul ou dans Dead Man's Party et en fait Boingo est plutôt une dernière tentative de "moderniser" le groupe. Pour tout dire on sent qu'Elfman a prévu la fin et Boingo est vraiment une œuvre d'achèvement, un dernier tour de piste avant l'extinction des feux. Ceci sera d'ailleurs encore plus clairement démontré dans l'anthologique Farewell, le live d'adieu. La musique d'Oingo Boingo n'a jamais autant ressemblé à du Queen et surtout Elfman n'a jamais autant payé sa dette envers les Beatles. Non seulement il se permet une reprise efficace mais très classique de I Am The Walrus, mais un morceau comme Change regorge d'hommages, de clins d'oeil aux Fab Four, de la bande à l'envers aux chœurs en passant par les bruits de conversations, Boingo déborde de Beatles mania. Change ressemble parfois à s'y méprendre à A Day In The Life.

        Dans sa grande majorité ce long album présente un (Oingo) Boingo au sommet de son art. Plus sombre, définitivement entré dans les années 90, Elfman délivre quelques textes splendides. Boingo comme je l'ai dit est un album long et les chansons s'épanchent sur des durées encore plus grandiloquentes que sur les précédents albums du groupe. Insanity débute à près de 8 minutes, Hey n'en est pas loin, Mary poursuit à 6 minutes 30, Pedestrian Wolves affiche 9 minutes 20 et Change, l'ultime chanson de l'album et du groupe culmine à 16 minutes bien remplies. Des morceaux particulièrement longs donc, pour un groupe qui avait commencé par des chansons dépassant rarement 5 minutes, mais cette durée est très bien exploitée et finalement on ne s'ennuie pas du tout à l'écoute de Boingo.

 

    Sur Insanity, Elfman montre véritablement pour la première fois au sein d'Oingo Boingo ses talents de compositeur pour orchestre symphonique, l'intro de la chanson (qui demeure en fond sonore au fil de l'évolution de cette dernière) ressemble à un croisement entre la BO de Darkman et de celle de Batman. Cet ample mouvement orchestral apporte une emphase et un souffle ténébreux qui transcendent Insanity. Le refrain est entonné par un chœur enfantin d'une grande efficacité et l'ensemble est une réussite mélodique qui tranche avec le Oingo Boingo des années 80. Les synthés et les cuivres étant renvoyés aux oubliettes.

    Hey ! débute de manière classique, Elfman chante avec nuances, la batterie se fait un peu plus discrète que d'habitude et le refrain revêt une agressivité inhabituelle pour le groupe, la guitare de Bartek n'a jamais été aussi présente, et tout au long de l'album c'est clairement Bartek qui se taille la part du lion avec des solos fabuleux. Les breaks sont très beatlesiens (et par extension très queeniens) et Hey ! poursuit la forte impression d'Insanity, avec sa lente progression agressive et déstructurée. Comme l'annonçait la superbe pochette de l'album, c'est un Boingo au sommet de ses ténèbres, au sommet de son "sérieux", au sommet de son art que l'on retrouve ici.

    Mary est une longue balade aux indéniables accents queeniens, Elfman chante divinement bien, l'intro offre une magnifique montée de cordes, ces mêmes cordes qui soutiennent tout le morceau avec finesse, la guitare acoustique est discrète et efficace, même la section rythmique n'en fait pas des tonnes. Mary est une perle. Bartek se permet quelques solos de rock épique mais juste assez décalés pour rester dans l'esprit Boingo. Sachant ménager les points culminant (guitare électrique, batterie, orchestre) et reprendre en douceur (voix, guitare acoustique), Elfman délivre avec Mary l'une de ses meilleurs compositions pour le groupe.

   Can't See (Useless) commence aussi en demi-teinte, la voix de Elfman trouve des nuances hallucinantes, elle semble inépuisable et pour les fans de l'organe vocal du grand Danny, cette chanson est un Bonheur de tous les instants. De nouveau la section rythmique se fait discrète, les cuivres brillent toujours par leur absence, des cordes utilisées avec génie enveloppent Can't See avec chaleur et la guitare de Bartek se place en avant (juste derrière la voix qui est comme toujours le moteur principal de la chanson). Une nouvelle fois le morceau s'articule sur une montée très progressive et d'une rare beauté, qui culmine sur un final divin.

    Pedestrian Wolves retrouve avec un son plus moderne les échos des anciens Oingo Boingo (Dead Man's Party et surtout Dark At The End Of The Tunnel). Chanson déstructurée, martelée par la batterie, par la guitare de Bartek et même par Elfman et les chœurs du groupe. Très nettement le son Boingo s'est fait plus dur, plus agressif, ce n'est plus le son léger et primesautier de Good For Your Soul. Et si Pedestrian Wolves est une chanson déjantée ce n'est pas par l'utilisation de cuivres épileptique ou de synthés rigolos. Certes la chanson est peut-être un poil trop longue (9 minutes 20 quand même) mais là encore c'est la performance vocale d'Elfman qui sauve le tout. Pedestrian Wolves frappe fort c'est clair, dans tous les sens du terme (en particulier avec ce "BOUM" régulier, qui fait vibrer les baffles, en fond sonore).

    Lost Like This est une chanson plus fine, même si un terrible riff de guitare lamine ses couplets. Le refrain est aussi simple que beau et encore une fois les cordes discrètes enrichisse de manière indéniable le son du groupe. Mais à l'écoute de ce morceau les fans d'Only A Lad ou de Nothing To Fear pourront se poser des questions, face à ce côté adulte, face à ces riffs tout droit sorti d'un Queen fin des 80's. Oingo Boingo s'achète une crédibilité avec talent.

    Spider poursuit ce son résolument ancré dans son époque. Les paroles et la voix d'Elfman font comme toujours la moitié du travail (si ce n'est plus). Le beau riff de guitare se situe quelque part entre REM et Cure. On admire toujours la finesse et surtout la richesse de la composition. Boingo ne déroge pas à la règle, c'est à la longue que l'on apprend à adorer ces chansons merveilleusement écrites, produites, interprétées.

    War Again est un magnifique morceau très rock FM où Bartek se paye le luxe de riffs anthologiques. Texte et musique décapent en chœur. Et le refrain trouve un souffle qui balaye tout sur son passage. Il reste la légèreté de la voix d'Elfman et ce décalage si burtonien propre au groupe, mais clairement Oingo Boingo a changé de terrain d'attaque. On parlera sans problème d'album "mature" et c'est à peu près cela que l'on ressent à l'écoute d'une réussite du niveau de War Again.

    La reprise de I Am The Walrus s'avère extrêmement respectueuse. Mais elle est sans problème largement plus enthousiasmante et réussie que celle qu'en a fait Oasis. Quitte à s'inspirer des Beatles, Elfman est largement plus intelligent, fin et talentueux que les frères Gallagher (et je ne parle même pas des talents de chanteur parce que là c'est le jour et la nuit). Cette reprise est donc avant tout un clin d'oeil explicite à la principale influence d'Elfman et aussi un gros plaisir que s'offre le groupe pour finir sa carrière en beauté (en écho à la reprise de You Really Got Me sur Only A Lad). Bon, que dire d'autre ? Ben la chanson est géniale mais ça on le savait déjà, Elfman a l'air de beaucoup s'amuser à imiter ses idoles, c'est dynamique et amusant, impeccable.

    Tender Lumplings est le plus court morceau de toute la carrière du groupe (44 secondes) et il est placé juste avant la plus longue chanson du groupe. C'est un interlude grinçant (que ce soit au niveau du son que des paroles) et réjouissant. Cerise sur la pièce montée, totalement indispensable donc.

    Change est donc le dernier morceau officiel d'Oingo Boingo qui conclut ainsi 14 ans de carrière discographique. Avec panache ! Et c'est d'ailleurs une excellente chose qu'un ultime (double) live soit venu parachever cet adieu si impressionnant. Change commence comme une excellente chanson très classique mais mélodiquemment exceptionnelle. Puis elle se perd en méandres, en breaks, en reprises, en sous-chansonnettes. Tout cela fait clairement penser au Beatles. A un moment on entend le riff de Tomorrow Never Knows, après ce sont les choeurs de A Day In The Life, les harmonies de She's Leaving Home. Les 16 minutes passent comme un éclair, on en redemande ! C'est un final en forme d'apothéose qui montre un Elfman au plus haut niveau de son talent de composition.

 

        En clair, Boingo restera peut-être pour la postérité, à la fois l'ultime effort d'Oingo Boingo mais aussi son Chef-d'Oeuvre. La perfection du sens mélodique de Danny Elfman, qui s'offre un son plus "adulte" sans pour autant oublier le délire et les clins d'oeil. Placé sous le signe des Beatles, Boingo est un disque qui ne fait pas affront à Sergent Pepper ou à Revolver. Certes Elfman ne fait que suivre mais il le fait avec un talent prodigieux. Bonheur d'arrangements orchestraux de toute beauté, force de la guitare de Bartek et de la rythmique plus nuancé de mister "Vatos", fabuleux travail de production mené conjointement par Elfman, Bartek et Avila, plaisir de textes à la verve inchangée, chansons riches et fascinantes qui se dévoilent à chaque nouvelle écoute. Boingo est un pur indispensable. Bien sûr on pourra en conclure que c'est extrêmement dommage que le groupe se soit séparé après cette réussite manifeste et très prometteuse pour l'avenir. Mais Elfman poursuit avec le brio que l'on sait sa carrière de compositeur pour le 7e art et il ne faut pas désespérer d'une reformation. On sent bien à l'écoute des exploits vocaux qui parsèment Change que Danny Elfman ne pourra pas toujours rester "muet".

 

Boingo : textes et crédits

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