
70 Up
Commencée en 1964, la plus grande histoire jamais contée (à la télévision) vient de s'achever. 14 britanniques ont été suivis à intervalles de sept ans, de l'âge de 7 ans à l'âge de 70 ans. A l'origine, le projet se voulait politique et s'interrogeait sur les changements en cours dans la société anglaise. Les enfants étaient choisis dans des milieux très différents, du prolétaire au riche bourgeois, en passant par la classe dite moyenne. Derrière ce concept, il y avait des biais énormes (largement questionnés au fil des épisodes et en particulier dans ce dernier volet), mais aussi une belle tentative d'évoquer le déterminisme, les injustices, et pourquoi pas ? le temps qui passe.
C'est ce dernier qui a finalement pris le dessus et transformé rapidement l'expérience sociale en monument existentiel, philosophique et purement humain. Pour peu qu'on se soit un minimum investi auprès de ces personnes, cet ultime volet est absolument bouleversant. Je l'écrivais ici même à l'époque de la sortie de 63 Up, mais cette saga a prouvé maintes fois que le réel dépasse en tout point la fiction. Rien n'aurait pu être écrit, la vie est arrivée, la vie est passée. Des événements prévisibles se sont déroulées, d'autres ont pris à revers toutes les idées reçues.
Monumentale, la saga Up est tout autant une expérience intellectuelle que purement émotionnelle. Michael Apted, le réalisateur qui a supervisé presque tous les épisodes, admet sans mal avoir apporté sa subjectivité dans le dispositif. Il a orienté les films, surtout les premiers, avant de se faire rattraper, et finalement engloutir, par sa création. Au final, ce sont les enfants, devenus seniors plus ou moins apaisés, qui ont triomphé.
Oui, c'est sans doute la première émission de téléréalité, la matrice, l'alpha et l'omega, le reste étant anecdotique, divertissements honteux ou soubresauts du capitalisme. Dans Up, malgré les manipulations que ne se privent pas de dénoncer les participants, la place de la réalité, la place des êtres, n'a jamais été aussi importante.
J'ai rejoint la série en 1998, à l'époque de 42 Up. Une révélation, il va sans dire. J'ai ensuite attendu chaque nouvel épisode, comme un pèlerinage. Ces personnes, bien réelles, sont devenus des héros que je retrouvais comme des amis, voire des membres éloignées d'une famille improbable. Cette conclusion, qui n'hésite pas à verser dans le pathos, est un déchirement. Oui, on sort les mouchoirs, oui, on verse sans retenue dans le lacrymal. Mais s'il y a une œuvre qui a mérité, qui a gagné le droit au pathos, c'est bien celle-là. Après tout, c'est l'histoire de la vie, purement et simplement, les histoires de 14 vies, avec leurs joies et leurs malheurs, leurs rebondissements fous ou banals. Des destins tracés ou chamboulés, un refus du manichéisme qui rend l'ensemble vertigineux.
Vertigineux, Up l'est également sur sa forme, où on voit défiler les styles visuels de chaque époque, comme, également, une traversée de l'histoire du média télévision. Sans parler, évidemment, des modes vestimentaires et capillaires qui résument à leur manière une petite histoire de la société occidentale. Mais ces éléments formels ne sont rien par rapport à ce qui nous est montré, ce qui nous est raconté.
C'est un abime de questions, un déferlement d'émotions, parfois contradictoires. Le regard critique est indispensable, je l'ai dit plus haut, et la série le fait très intelligemment dans sa dernière ligne droite. Avant, heureusement, de laisser filer les violons pour un dernier regard, un dernier hommage, à ces vies si simples, si complexes, si drôles, si tragiques. "Life itself" aurait pu être un titre alternatif.
Vous noterez que, plus encore qu'à l'habitude, je me refuse d'entrer dans le détail de ce qui est raconté. Il faut absolument découvrir Up par soi-même, de préférence dans l'ordre, chapitre par chapitre. Ce n'est surtout pas un "binge watching", car la série peut paraître redondante si on la regarde d'une seule traite. Les scènes et les répliques clés sont rappelées à chaque nouvelle entrée. Mais tous les ajouts sont indispensables, même lorsque la plupart des existences se stabilisent après les extraordinaires 21 et 28 Up. Car ce n'est qu'en prenant le temps, chose de plus en plus anormale à notre époque, qu'on peut pleinement apprécier l'ampleur, la puissance de cette plongée au coeur de ce qui fait de nous des êtres humains, totalement imparfaits, si faibles physiquement et psychologiquement, et en même temps si uniques, si dignes d'intérêts quel que soit notre parcours, quels que soient nos choix.
La grandeur épique dans le plus humble des quotidiens, l'humanité toute entière dans chaque regard, c'est le triomphe de Up, une œuvre qui a sans doute dépassée tout autant ses créateurs que ses participants. La vérité objective n'est pas à chercher ici, mais des vérités, forcément subjectives, celles de chacun d'entre nous, sont belles et bien là. Un vertige, je vous l'ai dit, qui peut changer votre manière de voir le monde.