Certains d’entre vous auront du mal à le croire mais cela fait tout juste quinze ans que The Web’s Worst Page a ouvert ses portes. En avril 1998, par  la grâce d’un modem 56k et de FTP Express, je mettais alors en ligne les premières pages rédigées dans un style discutable mais avec un enthousiasme indéniable. Ce n’est pas compliqué, la magie du site personnel fait en sorte que toutes ces années d’écrits, avec les évolutions et les contradictions, les fautes d’orthographe et les élans hirsutes, se retrouvent côte à côte.  Tout vous est accessible à égalité temporelle et en quelques clics. Mieux que les blogs et leur déroulement qui pousse vers les tréfonds ce qui est obsolète, mieux que les réseaux sociaux aberrants qui chassent en quelques minutes la parole vers l’oubli, la page personnelle demeure sans égale pour qui veut bâtir une œuvre durable sur le flux mouvant du web.

The Web’s Worst Page n’est qu’un frêle esquif, mais il a vu couler plus d’un Titanic. En quinze ans, les start-up ont chuté, les bulles ont explosé, de grandes gueules virtuelles se sont ouvertes puis refermées dans l’indifférence générale. Des blogueurs ambitieux ont eu leur quart d’heure de gloire avant de retourner à l’anonymat. Certains ont fait du bruit, d’autres ont soupiré, des guerres de clans se sont déroulés, des alliances, des trahisons, des cacas nerveux. Sur internet, ce sont surtout les jeux de la foire du Trône. Et personne n’est roi en ce domaine, juste coq d’un petit pré carré où babille parfois une cour à l’humeur forcément changeante.

Refuser de jouer le jeu c’est se garantir la tranquillité mais aussi de ne jamais dépasser un statut culte minimal. N’exister que pour une fanbase qui n’intéresserait même pas le plus obscur des sponsors. Pas plus mal, surtout lorsqu’on refuse ostensiblement de se compromettre dans les intrigues de la cour virtuelle. Quand l’argent et les luttes d’ego s’en mêlent, soyez bien sûr que ça ne dure pas. Après, c’est aussi un péché d’orgueil, une vanité déplacée, que de barboter dans sa marre à l’écart. On se rêve Cyrano, ne montant pas bien haut, mais tout seul. On est juste un incontinent du texte, un parasite du spectacle, un donneur d’opinion, un héraut des avis. Un de plus. Dans son petit asile capitonné, tous les ans un peu plus vaste et un peu plus dérangé.


The Web’s Worst Page, un nom qui ne veut pas dire grand-chose, après tout, on n’y parle pas beaucoup d’Edward D. Wood Jr., le vrai, s’entend bien. Et ce n’est pas pratique d’avoir un peu d’ambition si on n’existe que derrière l’emprunt du patronyme de quelqu’un de célèbre. Et pourquoi pas jules-cesar.net ? dostoïevski. fr ? scott-walker.com ? Bien sûr, tout cela surgit d’une fausse modestie déplacée. S’annoncer comme la pire page du web, quand on ne l’est objectivement pas, c’est pratique comme masque. Et puis ça peut amener les compliments. Les gens vous rassurent, non, non, il n’est pas si mauvais ton site. Ceux que les opinions exprimées agacent se sentent en leur droit de le clamer : ce site c’est de la fiente de zébu. Après tout, l'une des premières choses qu'on apprend quand on donne son avis en public : on est toujours l'imbécile d'un autre (pour rester poli). Posséder ce recul est indispensable, sinon on croit détenir la Vérité et là, ça déconne...

Se faire appeler Edwood a aussi ses avantages. On porte son talent et son enthousiasme comme une fleur au fusil. Si le résultat est nul, on peut se cacher derrière le nom choisi. Après tout, on aura été mauvais et c’est faire honneur au gars Wood. Avec énormément de chance, un des écrits ici exposés sera redécouvert et porté aux nues bien des années après ma mort (virtuelle ou non). On y louera un génie surréaliste. Ou plus simplement une plume bien aiguisée. Ou amusante. Ou plus sûrement un entêtement intrigant. Une persistance dans l’existence qui force le respect. C’est un peu ce qu’on dirait aujourd’hui d’ed-wood.net. Un indépendant qui incarne chaque jour les forces et les faiblesses d’un tel statut. Ne vous y trompez pas, la véritable indépendance n’est pas une sinécure. Son principal trophée, et c’est probablement pour cela que je l’aime autant, c’est elle-même.


Mais bon, je ne suis pas un héros. Je ne sauve pas des vies, je ne milite pas pour des causes particulièrement louables. Mon édifice est une goutte d’eau dans l’océan. C’est bien beau de se faire le chantre de l’indépendance journalistique et de la liberté de parole quand on le fait pour quelques centaines de lecteurs. C’est déjà pas mal, me direz-vous. Et je rappelle qu’à la base je rédige tout cela pour mon bon plaisir. Mais ça me fait aussi plaisir de vous faire plaisir. Et de montrer, très, mais alors, très modestement, l'exemple. Ne vous faites pas d’illusions, j’accepterai sans mal d’écrire contre rémunération, je l’ai déjà fait. Au contraire, vivre de sa plume, c’est l’idéal. Mais cela suppose généralement beaucoup de concessions et parfois beaucoup de reniements. Et de tomber sous le coup de la suspicion légitime des lecteurs. Peut-on faire confiance à un site ou à un journal qui vit essentiellement des largesses des annonceurs ? A-t-on toute liberté de blâmer et de critiquer ceux qui vous apportent de l’argent ? Bien sûr que non. Non, non, et non encore. Quoi que l’on vous dise. Et c’est d’autant plus vrai quand on est « petit ». Chaque faveur, financière, matérielle, professionnelle, suppose de faire allégeance à plus ou moins long terme. C’est normal, si, je vous assure, c’est normal dans le sens qu’on ne mord pas la main qui vous nourrit. Exemple, presque au hasard : si on vous invite fort gracieusement et aimablement à une projection de presse, vous, gentil indépendant au lectorat dérisoire, on voit mal où vous iriez trouver l’outrecuidance de dire du mal en retour. C’est du bon sens, souvent tacite.

Admettons que vous dérogiez à cette règle. Vous avez une certaine latitude, c’est la fameuse laisse. Qui vous donne l’impression de la liberté, mais sur laquelle vos bienfaiteurs n’hésiteront pas à tirer si vous vous abandonnez un peu trop à votre penchant pour le mauvais esprit. Mais réfléchissez-y, c’est logique, et tout le monde vous dira que ce sont les règles du jeu. Vous n’espérez quand même pas soutirer de l’argent à des personnes auxquelles vous en faites perdre par votre prose bilieuse ? En même temps, comme on répète souvent : il n'y a pas de mauvaise publicité. Le pire étant encore que vous refusiez de parler de certaines choses largement mises en avant partout ailleurs. Le mieux ? Se contenter de relayer les nouvelles, faire du publi-reportage, voilà le top du top. Et encore je vous épargne les mondanités d’usage, l’hypocrisie de bon aloi, bref tout ce qui fait que rien ne change à la cour, dans les anciens temps comme dans les nouveaux. Quel que soit votre domaine, votre spécialité, vos us et vos coutumes. En écrivant cela je ne risque pas de faciliter mon retour parmi les professionnels de la profession, ça fait juste vieux con aigri et tout ce qui s'en suit. N'hésitez donc pas à me contacter pour toute offre d'emploi rémunéré.


Enfin, ne philosophons pas trop, ici on ne fait que de la critique primesautière de divertissements de masse. On parle de ce qu’on aime, en priorité, mais aussi de ce qu’on n’aime pas. Mon plus grand plaisir ? Trouver et défendre la petite chose méconnue ou méprisée. Vous le savez si vous me lisez depuis longtemps. La veuve et l’opprimé, c’est mon dada. Ainsi que la perle qui brille au fond de l’océan et sur laquelle tout le monde vogue sans la voir. La petite mélodie que personne n’entend car la boîte de nuit d’à côté fait trop de bruit. C’est aussi cela The Web’s Worst Page. Et dans les meilleurs moments, ceux dont, soyons fous, je suis assez fier, je trouve les bons mots pour dire ce que je ressens, et parfois, si rarement, je suis le seul à dire certaines choses, à trouver l’angle original. Et aussi, cela arrive, je fais découvrir des artistes, des films, des musiques, oh punaise, c’est satisfaisant, oh oui. D’accord, ça ne met pas de beurre dans les épinards, et ça ne paye même pas les épinards. Mais c’est le salaire de l’indépendance, c’est une satisfaction particulière et très encourageante.


L’occasion donc de saluer tous ceux et toutes celles qui m’ont soutenu durant ces quinze années. Non, hein, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas le moment Oscar où je vais remercier Dieu, ma mère et Harvey Weinstein. Je ne le fais pas souvent, et probablement pas assez, parce que, si je suis un grand sentimental, je suis surtout un vrai misanthrope. Je ne réponds pas à tout le monde, je ne remercie pas assez, je suis un sauvage qui lie difficilement des rapports humains durables. Pourtant je n’écrirais pas ceci aujourd’hui, sans l’aide de tous vos encouragements. Sous toutes leurs innombrables formes. Ce qui motive aussi The Web’s Worst Page, en plus de mon narcissisme galopant, ce sont vos mails plus ou moins longs et lyriques, ce sont vos petites réactions sur les réseaux sociaux où je m’aventure avec plus ou moins de pertinence, ce sont vos visites irrégulières, ce sont les échanges en direct ou en différé, ce sont aussi vos coups de gueules et vos remarques véhémentes, ce sont vos grands cris d’amour mais aussi de déception, ce sont vos conseils et vos incartades. Bref, aussi étrange que cela puisse paraître, vous êtes importants.

J’en profite aussi pour remercier immensément ceux qui ont apporté leur obole à mon premier appel aux dons. J’ai tellement hésité, longtemps, bien longtemps, avant de franchir ce pas. Avec une certaine angoisse et une certaine gêne. Et au final bien peu d’espoir. J’ai donc été impressionné par la générosité en retour. Bien sûr, vous êtes peu nombreux à avoir fait un geste et c’est on ne peut plus compréhensible. Si l’argent coulait à flots, j’aurais peut-être trouvé depuis longtemps un aimable mécène prêt à m’entretenir pour raconter quotidiennement des bêtises sur ce site. On en est loin. Ce n’est pas avec les dons que je vais m’offrir un salaire, ni même un demi salaire, ne serait-ce pour un mois. Mais oui, je vais pouvoir financer l’hébergement d’ed-wood.net, ce qui était le but à l’origine. Et qui sait ? L’année n’est pas terminé et peut-être un milliardaire misanthrope se prendra d’affection pour un vieil Edwood Vous Parle et viendra déposer sur Paypal une fortune miraculeuse qui me permettra, enfin, d’être Edwood à plein temps. Alors ? Hein ? Ah oui, je me serai fait acheter, c’est cela ? Non, hein, ce n’est pas la règle de mon jeu (de mon je, disons). Si je me sens redevable, c’est envers vous tous et personne en particulier. L’indépendance, oui, cela peut, et cela devrait toujours, se financer, mais sans jamais perdre son essence. Même si ça semble impossible, même si ça semble contradictoire. Oui, je suis reconnaissant, infiniment, envers vous, généreux donateurs, et c’est d’autant plus un devoir envers vous de respecter cette exigence de liberté. Liberté de ton, liberté d’écriture, liberté de l’agenda, liberté des thèmes abordés.

De grands idéaux et de grandes espérances pour les années à venir. Encore et encore, tant que je le pourrais. Quinze ans de plus ? Au moins, j’espère. Davantage, je le souhaite.  Plein d’années supplémentaires pour continuer à donner mon avis sur tout et n’importe quoi, et, peut-être, essayer aussi des choses différentes, ou reprendre des trucs oubliés au fin fond du site. Je ne sais pas, c’est toujours selon mon bon plaisir. Parmi vous, certains continueront, d’autres abandonneront le navire. Et parmi ceux-là, il y en a qui reviendront, bien longtemps après, et j’espère qu’ils retrouveront le rafiot, minuscule mais insubmersible, le pavillon flottant au vent. Je serai toujours le seul maître à bord, il va sans dire.

 
 
 
 
 
 
 
 
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