Eels - Electro-Shock Blues Show

        Comme pour se faire étrangement pardonner de l'honorable mais décevant Shootennany!, M. E sort de ses tiroirs et pour le plaisir exclusif des fans de la première heure, des enregistrements live de la grande époque de Electro-Shock Blues. Nous sommes en 1998, Eels sur scène se plaît follement à rendre ses chansons méconnaissables. En ce sens, ce live miraculeux (si, si, n'ayons pas peur des mots), est à la fois un best of de la première période du groupe (même si on aurait finalement voulu aussi du Daisies of the Galaxy) et un disque tout nouveau, tout neuf, plein de très grandes et très bonnes surprises. Tout ce que j'aime chez Eels est présent ici. Et même des aspects qui me laissent d'habitude nettement plus perplexes s'avèrent réjouissants. Pour exemple les tendances encore très "grunge" du groupe qui culminent ici dans une formidable version de Not Ready Yet qui a elle seule vaut l'investissement et un Souljacker part 1 (de 1998 !) encore plus punk que sur album. De nombreux autres classiques obtiennent des versions particulièrement énergiques voire virulentes (Everything's Gonna Be Cool This Christmas). Last Stop This Town rentre dans le tas et Butch qui entonne Efils Good est un bien bon moment. My Beloved Monster devient une nouvelle fois méconnaissable car joué sur le riff de ... Satisfaction des Rolling Stones... De même, Novocaïne For The Soul ne se ressemble plus du tout, pour le meilleur. 

        Et après cette première partie de disque particulièrement rock et déglinguée, l'émotion surgit avec les titres "bonus". Tout d'abord Flower, toujours aussi touchant, mais c'est avec un Dead of Winter radicalement bouleversant que l'on retrouve au mieux le Eels que l'on adore. Mais le plus beau reste à venir et on ne s'attendait pas du tout à cette version digne et funèbre de Electro-Shock Blues (la chanson), où l'on imagine presque un M. E muet d'émotion en plein milieu du morceau. L'état de grâce se poursuit avec The Medication Is Wearing Off, ralenti, étouffé, douloureux, qui semble presque surgir d'outre-tombe. La conclusion (provisoire) réside en une belle version acoustique de Climbing To The Moon (la plus belle chanson du groupe, doit-on le rappeler ?). Et ! Il y a un morceau caché, oui, oui, comme au doux temps de Nirvana... Une version très enlevée, très drôle et excellente de l'incontournable My Beloved Monster (environ 250 versions gravées sur disques dans toute la carrière du groupe). J'ai aussi oublié d'évoquer l'ouverture très efficace sur Cancer for the Cure et du terrible Going To Your Funeral toujours aussi éprouvant. 

        Et ce live vient nous rappeler que M. E n'a jamais été aussi talentueux et touchant que pris dans le cyclone des drames et qu'à cet instant Eels était l'un des plus admirables groupes pour franchir l'an 2000. Ce grand frisson ne se retrouve que très parcimonieusement sur les dernières livraisons de Eels. Mais il est présent d'un bout à l'autre de ce live rigoureusement indispensable pour tous les amateurs de E, qu'ils aient été déçus ou non par les derniers albums. Tout ce qui a fait de Eels l'un des groupes clefs de son époque est ici présent. Du rock qui dégage, de la folie mélancolique et souvent iconoclaste, de la tristesse insondable, la mort qui rôde. Tout est là. Oui, j'ai douté de M. E et j'avais raison, car il a su se faire pardonner à la hauteur de mes attentes.


Blondie - The Curse of Blondie

        Pouvait-on attendre de Debbie Harry et de ses petits camarades qu'ils se laissent aller à une vieillesse paisible ? Après la demie-réussite du No Exit attendu pendant 16 ans, on pouvait croire que Blondie allait offrir une retraite gentiment paisible à ses heureux membres. Et bien non, il y a une "malédiction de Blondie", comme l'annonce le titre de ce nouvel album. Deborah Harry, à près de 60 ans, ne veut pas laisser la place aux jeunes. Et bon sang qu'elle a raison ! Certes, The Curse of Blondie, comme No Exit, n'évite pas toujours les fautes de goût, et dévoile parfois que tout cela est conçu et interprété par de "vieux punks" un peu à la masse. La musique de Blondie, autrefois résolument parfaite et sans failles, navigue désormais entre la grâce d'antan et le ridicule non dénué de charme. En général, ce sont les arrangements qui ne suivent pas le rythme. Mais, par ailleurs, que l'on se rassure, Blondie n'a rien perdu de ses coups de génie mélodiques (toutes les chansons, ou presque, sont immédiatement accrocheuses) et Debbie Harry est toujours la meilleure chanteuse de notre monde occidental (tant que Kate Bush est à la retraite, il n'y a pas beaucoup de concurrence).

        Mais voilà, à l'époque de Parallel Line ou de Eat To The Beat, les outrances parfois kitsches s'effaçaient à grands coups d'énergie et de magie. A l'écoute de The Curse of Blondie on reste quelque fois nettement plus dubitatif. Debbie Harry en MC énervé dès l'ouverture de l'album sur Shakedown, c'est assez drôle et je ne suis pas sûr que ce soit le but recherché. Par contre, quand la même Debbie Harry vient nous rappeler que les Madonna, Kylie & co lui doivent tout sur le monstrueusement néo-disco Good Boys ou sur la fusion dance-pop adorable de Undone (l'un des sommets de l'album), on s'incline, c'est du grand Blondie. Du grand Blondie avec le son des années 2000, et on est loin d'avoir à faire à un groupe à la ramasse. Golden Rod est un bon petit rock, peut-être un peu trop lourdaud et longuet, mais pas désagréable. Par contre l'intégralement pop Rules For Living est une perle qui vient enfin rappeler que Blondie fut le plus grand groupe de pop-rock de son temps (et même l'un des plus grands de tous les temps, zut alors !). Et de toute façon il y a la voix de Debbie Harry...

        Ce que l'on pourrait peut-être le plus reprocher aux chansons du Blondie reformé c'est d'être en général un poil trop longues. Avant c'était du trois minutes de moyenne, maintenant on est souvent au-delà des quatre minutes et plus proche des cinq. Pas toujours la durée idéale pour la pop légère. Après le charmant Rules For Living, le groupe continue dans la douceur avec le très beau et très amusant Background Melody, porté par une jouissive performance vocale de la Dame Harry. Nouvelle perle avec le vaguement japonisant et très mélodieux Magic, auquel on pourra juste reprocher une nouvelle fois de traîner un peu en longueur. Et l'album, désormais sur orbite, prend encore de l'ampleur avec l'excellent End To End, tube évident, pas très loin de ce que l'hallucinant Maria avait été pour No Exit : la machine temporelle qui parvenait à nous faire croire que le Blondie de 1978 était de retour. Ah, oui, End To End, ça a l'air simple, comme ça, en apparence, ça paye pas de mine, c'est moins immédiatement grandiose que Maria, mais croyez-moi, c'est du bijou pop, ça, oui ma bonne dame !

        Après l'hommage à Jeffrey Lee Pierce, Debbie Harry envoie un dernier au revoir à un autre camarade de la grande époque. Avec Hello Joe, c'est à Joey Ramone que l'on dit adieu. La chanson, loin de ressembler à du Ramones, est une petite histoire légère aux sonorités nostalgiques. Simple et très beau. Retour de la dance sur The Tingler. Le décalage entre le "beat" costaud et la voix de Debbie Harry est assez étonnant, si ce n'est réussi. Divertissant même si un peu casse-tête sur la durée. Nouveau rock musclé avec The Last One In The World. La déception vient surtout du fait que Blondie ne fait plus du punk (ou du punk-pop, ou du power-pop, comme vous voulez), mais plus du rock FM calibré pour les radios américaines. On est plus proche du vilain U2 Left Behind que de The Clash, là. Il n'empêche que le refrain imparable et la voix de Debbie Harry rendent l'ensemble tout à fait acceptable (voire proche de procurer un plaisir coupable). Un nouveau tour par les dancefloors, nettement teintés rock, avec l'agréable, volontaire et étrangement sombre Diamond Bridge. Pas mal du tout. 

        La meilleure surprise de The Curse of Blondie surgit avec l'avant-dernier morceau, le dingue Desire Brings Me Back. Une section de cuivre en roue libre, une rythmique puissante, une guitare vicieuse et une construction imprévisible, font de cette chanson le chef-d'oeuvre chancelant de l'album et peut-être le plus grand moment du Blondie des années 2000. Tenez, c'est tellement bien qu'on dirait du Tom Waits. C'est dire si c'est bien. Tom Waits, toujours, décidément, auquel on pensera aussi sur la magnifique conclusion de Songs of Love. Une ballade ivre de fin de soirée, qui ose s'égarer en territoire électronique sans perdre de sa superbe. Une ballade un peu ébréchée, un peu divine, un peu triste, débordant d'une classe inégalable. La classe de Blondie, la classe de Deborah Harry. Et cette synthèse entre mélancolie jazzy enfumée et rythmiques froides parvient idéalement à conclure et à résumer The Curse of Blondie.

        En effet, cet album, contrairement à No Exit, ne semble pas être un fourre-tout inégal où les diamants seraient voisins de vaines tentatives de s'accrocher aux dernières tendances musicales. Non, The Curse of Blondie s'avère au final très cohérent, et après un début un peu trop tonitruant et clinquant, trouve le ton juste entre pop à l'ancienne, rock solide et dance avec de la classe. Debbie Harry se permet donc de remettre en place aussi bien Madonna (American Life ne tient pas deux rounds face à The Curse of Blondie) que Kylie Minogue ou toutes les petites jeunes plus ou moins douées. Et avec une bonne dose de "punk-rock attitude" qui n'a rien de factice (ces gens déjà là étaient là et bien là en 77). Ces dernières années, on ne voyait guère que des gens comme Moloko osant un peu approcher la magie blondiesque (et on s'était pris un méchant revers avec le faux espoir de Garbage), mais là, pourquoi chercher ailleurs ? L'album pop de 2003, c'est le plus grand des groupe pop encore vivant, une légende qui ne rouille pas, la chanteuse qui a (ré)inventé la classe, qui nous l'offrent. 21 ans après sa triste séparation et 23 ans avec Autoamerican (le dernier véritable chef-d'oeuvre), Blondie nous remet la larme à l'œil et le cœur en joie. Bien plus que le frustrant No Exit, The Curse of Blondie est le disque l'on espérait sans plus vraiment trop y croire. Et qu'importe les faux-pas épars, les trésors sont en nombre, ils sont en écrasante majorité, comme à la grande époque. La nostalgie n'est (presque) plus de mise, le présent chante de nouveau avec la voix de Debbie Harry.


Gorky's Zygotic Mynci - Sleep/Holiday

        C'est avec une discrétion qui leur sied si bien que les Gorky's Zygotic Mynci viennent de nous offrir leur nouvel album. C'est au détour d'un rayon de Fnac que l'on croise la pochette, somme toute assez banale, de Sleep/Holiday. On aurait presque pu passer à côté sans la noter, si ce n'est le sur-emballage cartonné, un peu inutile, qui donne un peu de volume à l'objet. L'ambiance visuelle se veut étrangement kitsch et automnale et le tracklisting s'affiche en première page, bref, tout porte à croire que l'on tient là un petit album d'un petit groupe indépendant. Pour un quidam qui n'aurait jamais entendu parler du groupe, il serait difficile d'imaginer que Gorky's Zygotic Mynci est l'un des 4 ou 5 plus grands noms de la musique populaire actuelle et que tous leurs albums (oui, j'ai bien dit : tous leurs albums depuis 1994) sont indispensables et au moins la moitié d'entre eux sont de purs chefs-d'oeuvre (Barafundle, Spanish Dance Troupe, le Ep sublime The Blue Trees, le mirifique How I Long évoqué un peu plus bas sur cette même page, etc...).

        Donc, oui, la découverte d'un album tout neuf des Gorky's est un choc. Lorsque l'on insert pour la première fois Sleep/Holiday dans le lecteur, on réalise à quel point on en attend monts et merveilles. How I Long To Feel That Summer In My Heart est sans nul doute, avec Sumday, le disque qui aura le plus bouleversé mon année 2003, et qui aura taillé immédiatement sa place dans mon top des albums fétiches. Il en devient alors prévisible que les premières écoutes de Sleep/Holiday sont décevantes... Cela semblait inévitable. Je suis encore trop sous le choc de l'album précédent (découvert avec beaucoup de retard) et Sleep/Holiday lui est à la fois trop similaire, tout en ne possédant pas le même impact immédiat. J'ai alors l'impression d'écouter un "accompagnement" de How I Long et non pas un tout nouvel album plein de surprises et de trésors. Bref, j'écoute Sleep/Holiday avec grand plaisir, mais je n'accroche pas, le disque est trop en demie-teinte, je passe à côté des chansons en ne voyant dans la plupart d'entre elles que des copies un peu fades de celles de How I Long.

        Première impression radicalement trompeuse, car au bout de trois jours, la magie des Gorky's commence à faire son effet. Petit à petit. Tout doucement. En légèreté. Exactement comme on pouvait l'attendre de la part de ce groupe si discret et si intime. La première chanson, l'entraînant et joyeux Waking for Winter commence à sonner comme un hymne d'une fin d'année idéale. L'enchaînement avec Happiness permet de faire le lien avec l'album précédent tout en affirmant la personnalité de cette nouvelle oeuvre. Tout ce que l'on aime chez le groupe du génial Euros Childs est ici présent, cette douceur, cette ambiance onirique qui donne l'impression de respirer un air frais et pur d'une campagne idéalisée. La chanson suivante, l'énervé Mow The Lawn rappelle par contre les débuts du groupe et s'avère un peu moins convaincante (voire légèrement énervante à la longue). Mais cette légère fausse note est immédiatement oubliée à l'écoute du brillant Single to Fairwater, qui cache sous ses apparences de classique ballade, des paroles particulièrement tristes et acérées. 

        Puis vient le délicat Shore Light. Ah, le terme délicat ne cesse de venir à mon esprit pour parler de la musique des Gorky's Zygotic Mynci. Il faut m'excuser, mais on peut difficilement trouver qualificatif plus juste. Et ce Shore Light, acoustique et murmuré, est d'une beauté toute cristalline. Le bref mais plein d'enthousiasme Country porte admirablement son nom. Oui, c'est de la country, de la country européenne, avec de la classe ! L'album reste sur une note enjouée et estivale avec le motivant Eyes of Green, Green, Green. Nous sommes clairement ici dans la partie "Holiday" du disque. Et c'est sur la seconde moitié de l'album que nous allons découvrir l'ambiance "Sleep" et de fin d'été/début d'automne.

        La suite de Sleep/Holiday est souvent du niveau de How I Long. Tout d'abord avec le bouleversant The South of France, l'incarnation de la chanson d'amour mélancolique parfaite. Mélodie simple, délicate, forcément délicate et paroles qui disent tout en quelques mots. Merveilleux. J'ai lu que Leave My Dreaming sonne comme une chanson des Beach Boys passée au ralenti, c'est fort vrai. J'irais même jusqu'à dire que Leave My Dreaming pourrait presque être l'un des innombrables morceaux perdus de Smile. C'est vous dire si c'est bien.

        Sleep/Holiday s'achève par deux ballades épiques et une coda magique. Le premier monument se nomme Only Take A Night et débute dans un murmure pour s'achever dans le bruit. Ici, les Gorky's parviennent à faire fusionner leur talent pour les ballades acoustiques gracieuses et leurs racines de rockeurs électriques. Littéralement envoûtant, comme un vent furieux qui surgirait dans un soir paisible de fin d'été. Très impressionnant. Pretty As A Bee déroule 10 minutes de mélancolie essentiellement instrumentale. Les quelques paroles font échos aux thèmes déjà au centre de How I Long : l'amour, le temps qui passe, l'absence, le passé qui revient hanter à la tombée du soir. Sur le début du morceau, on pensera soudainement aux plus belles partitions de... Pink Floyd... L'errance se fait rêve... 

        Mais c'est avec la dernière chanson de l'album que Sleep/Holiday peut prétendre au titre de chef-d'œuvre. Ce Red Rocks est une divine ballade qui égale les plus fabuleux instants de How I Long. Si vous voulez avoir une idée de ce que peut être une chanson parfaite, que ce soit au niveau de la mélodie, des textes ou de l'interprétation, Red Rocks est l'une des références de cette année. Et ce piano... mon Dieu... ce piano.... On se perd dans ses pensées, on écoute un peu distraitement, on se sent un peu triste, gentiment en paix avec nous-mêmes, avec le monde, on accepte le temps qui passe, on est humblement heureux... Instant inestimable...

        Et c'est en gardant le meilleur pour la fin que les Gorky's Zygotic Mynci parviennent à faire oublier toute déception. Oui, une fois encore, on est tombé amoureux de leur musique, sans doute la plus raffinée et la plus émotionnelle de ce côté-ci de l'Atlantique. Dans un style bien différent de celui de Grandaddy, Gorky's Zygotic Mynci est à l'heure actuelle le seul groupe qui parvient à m'offrir les mêmes frissons que les musiciens de Jason Lytle. Grandaddy sait parfaitement user de ses racines américaines et Gorky's Zygotic Mynci se pare d'une sensibilité toute européenne. Deux groupes complémentaires, donc, touchés par la grâce, qui ne parviennent toujours pas à me décevoir. Car, non, définitivement, non, Sleep/Holiday n'est pas une déception. C'est un nouveau disque discret, délicat, émouvant, intime, de la part du plus discret, délicat, émouvant et intime des groupes.


Britney Spears : In The Zone

        Dévorée par l'ambition, Britney Spears tente la vampirisation totale de la musique pop actuelle. Dans un mouvement que n'aurait pas renié le Michael Jackson de la grande époque, Britney se rêve en "Queen of the Pop". Pour se faire, elle se confronte, dès la première chanson de ce nouvel album, à la figure autoritaire incontournable, la Madonne herself. Le choc est brutal, humide, grinçant et déglingué. Me Against The Music a déjà été qualifié, par des personnes fort estimables, comme étant l'un des "10 plus horribles singles de l'histoire de la pop". C'est vous dire si on ne fait pas de prisonniers. Le morceau est aussi accrocheur que déplaisant. Aucune véritable mélodie sur laquelle se reposer, des brassées de gimmicks coupants qui semblent s'effondrer sur le passage de l'auditeur. Le morceau est follement entraînant, étrangement érotique et en même temps très antipathique. Au fil des écoutes on reste admiratif et, loin d'être un machin immonde, Me Against The Music fait honneur à son titre aussi ambitieux que vaniteux. Un massacre en règle qui nous transporte dans une autre dimension... The Zone. The Britney Zone (déjà présente depuis 1999 dans Lourdland sur ce même site !). Radicalement génial. Et que l'on ne s'y trompe pas, ce qui ressemble à un catch vocal entre la mère incestueuse et sa progéniture avide de liberté, se transforme bien vite en un remake musical de The Vampire Lovers.

        Et le reste de l'album vient emprunter cette voie tortueuse et étonnante, déjà à l'œuvre sur les Slave 4 U et Boys de l'album précédent. Sur In The Zone, il ne reste quasiment plus aucun vestige de l'ancienne Britney. Il n'y a plus de pop pyrotechnique à la manière de Trevor Horn, il n'y a plus de ballades gluantes co-signées par Shania Twain. Tout est adulte et agressif, et l'album finit par ne plus ressembler à rien de connu dans notre beau monde. Incroyablement radical, le nouveau Britney Spears ne cesse de surprendre. Comme par exemple avec le second morceau I Got That (Boom Boom), un machin de r'n'b/hip hop vicelard qui renvoie aux oubliettes le très médiocre album de Beyoncé (sauf le fabuleux single Crazy In Love, mais c'est une autre histoire). Britney ne veut plus être Bit-Bit, la petite fille sage un peu dévergondée, dont on avait du mal à prendre au sérieux les quelques incartades érotiques. Maintenant, c'est un autre film, une autre existence, une différente classe. Car la chanson suivante, Showdown persiste dans la veine sanglante du début de l'album. Tout n'est que murmures et production organique. Un vieux titre de film X surgit à notre esprit, In The Zone, c'est "l'Indécente aux Enfers" ! 

        Des gimmicks, il n'y a plus que cela chez Britney, des accroches oreilles et des braquages du cerveau. Mais la maligne emprunte à tout le monde. Au rock, à la pop, au rap, au r'n'b, à l'electro, au métal, au funk, chez Madonna, Michael Jackson, les Destiny's Child, Kylie Minogue... Kylie justement, ouvertement pillée sur Breathe (une chanson de Kylie porte le même nom !), dans un délire neo-disco parfaitement convaincant (bien plus que le nouvel album de la Minogue sus-citée). Britney l'a dit en ouverture de l'album : "All the people on the floor ! I want to see you dance !". Et elle y parviendra quel qu'en soit le prix. Elle veut fédérer, elle veut tout dominer par tous les moyens, même les plus triviaux. Elle se livre alors entièrement, nue et pornographique, sur un Early Mornin' orgasmique (et oui je sais que c'est l'ignominieux Moby qui produit... mais bon, ça pourrait être Charlie Oleg que ça ne changerait pas grand chose). Britney nous baille à la face. Elle ricane, nous soupire dans l'oreille. Et c'est pire que si elle se masturbait en public à Disneyland. Sa musique est désormais gorgée jusqu'au débordement de petits pièges, de sons étranges qui sortent de nulle part, de dissonances presque effrayantes. In The Zone devient par instant une BO perdue d'une scène coupée de Twin Peaks Fire Walk With Me.

        Arrivé au sixième morceau de l'album, le terrible Toxic, on se rend compte que Britney n'a pas baissé les armes une seule fois depuis le début. Toujours à l'attaque, travaillant au corps, elle nous vide de tout esprit critique. On aimerait avoir un peu de recul, pour se souvenir que Britney Spears est l'Antéchrist de la musique que l'on aime. Et que si on lui concédait certains charmes et une belle efficacité, on n'avait jamais vraiment imaginé aimer sa musique, être surpris, être charmé par la pimbêche à couettes, cette fillette américaine niaise et proche du degré zéro du glamour tel qu'on le rêve. Mais en écoutant l'effroyable Toxic, bombe pop inhumaine, qui accumule les effets irrésistibles comme on n'en a jamais vraiment entendu depuis que Michael Jackson a définitivement pété les câbles, on ne sait plus trop quoi penser. On ne voudrait pas aimer cela, et pourtant c'est génial. Le petit sample de violon là, le petit riff de guitare à la Ennio Morricone (ou à la Faye Wong (??!!)), la voix qui part dans les aigus en dissonant comme c'est interdit par la convention de Genève (comme si Mariah Carey rejoignait le côté obscur), tout cela nous plaît trop, on sait que c'est mal, mais on aime ça, et on aime d'autant plus que l'on sait que c'est mal.

        Sur Outrageous, Britney ne nous lâche pas, elle continue à nous étouffer dans un maelström sonore d'une sophistication synthétique effroyable. Ce n'est que sur le plus apaisé Touch of my Hand qu'elle consent à nous laisser souffler, tout en persistant à donner des petits coups de pieds mesquins au cadavre de Madonna (définitivement vidée de son fluide vital par Britney Carmilla). Mais In The Zone ne pouvait pas flirter ainsi avec les étoiles sans se brûler les ailes. C'est sur The Hook Up que Britney manque d'exploser en vol. Dans un bordel vaguement "ragga", elle s'égare. Le groove se prend les pieds dans le tapis, le procédé s'évente, la magie s'estompe, on reprend nos esprits, choqués de découvrir les incisives de Bit-Bit plantés dans notre cou. Mais l'intro ténébreuse de Shadow (c'est de circonstances), ses airs de "trip-hop" obsolète et les vibrations électriques de la voix de Britney pourraient nous faire replonger dans la torpeur. Mais le refrain, soudain, retrouve les accents pompiers des anciennes ballades de la demoiselle. On se heurte alors à nos vieilles réticences. Pourtant, la production résolument monumentale ne cesse de nous prendre à la gorge. Bit-Bit, qui nous a saigné à blanc avec toute la première moitié de l'album, Britney, si certaine de nous avoir conquis, ose la ballade à la Mariah Carey et parvient à sauver la mise. De justesse. 

        Et c'est avec la pop enjouée et carrée de Brave New Girl que la miss veut planter un pieu dans le cœur de la Madonne, elle qui n'a cessé de faire planer son ombre sur In The Zone. Alors ? Alors ? Brave New Girl est-il le nouveau Material Girl ? On serait tenté, ah, qu'on nous pardonne, de répondre par l'affirmative. Il y a le même côté irresponsable, horripilant et adorable que dans le tube fondateur de la Ciccone. Oh, vous allez être nombreux à trouver cela immonde, tant ce In The Zone n'est pas un album sympathique et ressemble souvent plus à une attaque au Napalm qu'à un disque de pop de bon goût. Mais voilà, c'est sur le tout dernier morceau, la seule véritable ballade, Everytime, que Britney remporte la mise et s'envole avec la banque. Car elle a réservé un petit espace délicat dans ce déballage indécent de puissance érotique. Un tel morceau aurait semblé immonde et démagogue, gluant, sur les autres oeuvres de Bit-Bit, et on ne pardonnerait cela à personne. On se méfierait. Mais là, bizarrement, magiquement, on est touché. Tout cela est formaté, pensé par des producteurs immondes, tout cela n'est ni pire ni meilleur que ce qu'aurait fait un Phil Spector ou un Trevor Horn en son temps... Chacun y trouvera ce que sa sensibilité voudra bien y amener. Que ce disque soit atroce aux oreilles de la plupart d'entre vous, cela ne me surprendra pas. Mais que ce soit un sommet de la pop de notre époque, cela ne me surprendrait pas non plus. Et loin d'avoir honte d'apprécier le dernier Britney Spears, on peut sans problème l'assumer. In The Zone est une bombe, une claque, une perle, un sortilège et comme je vous le disais déjà au tout début, on n'est pas près de se débarrasser de Britney. Tant mieux.


Johnny Cash

        Il est toujours regrettable d'évoquer un artiste que l'on aime énormément à la seule occasion de son décès. Cela fait des années que j'aurais aimé au moins glisser une petite chronique au sujet de Johnny Cash sur ce site. Si j'ai fréquemment cité son nom, c'était pour qualifier d'autres personnes (notamment Frank Black et ses Catholics), mais jamais pour ne parler que de lui et de sa musique. Sans doute, me disais-je bien innocemment, que j'avais du temps devant moi et que de ne pas l'évoquer c'était reculer un peu la fatale échéance. 

        Et maintenant, bêtement, je ne peux que suivre le mouvement et ajouter quelques lignes, provisoires, forcément provisoires, pour bien signifier que, oui, comme au moins la moitié de la planète, je suis un fan de l'Homme en Noir. Et que l'annonce de sa mort, cette échéance que l'on annonçait depuis 10 ans et qu'il parvenait à repousser sans cesse, m'a beaucoup touché. Presque un an après Joe Strummer, voilà encore un type bien qui s'enfuit. Mais, contrairement à Joe, Johnny Cash avait eu le temps de nous tirer sa révérence en musique. Et quelle putain de musique ! Depuis le premier American Recordings, Johnny Cash n'a cessé de signer des albums funèbres d'une beauté douloureuse et quasiment inqualifiable. Il suffit d'écouter la manière dont il vole à Nick Cave sa plus belle chanson (le sublime The Mercy Seat) pour en faire un monument encore plus intouchable. Il suffit d'écouter son interprétation chancelante et bouleversante de Hurt pour remettre en question le culte que l'on voue à la version de Trent Reznor. 

        Et il y a quelques mois, lorsque j'ai écouté pour la première fois son dernier album et l'ultime chanson qu'il a enregistré, sa coda, sa reprise de We'll Meet Again, m'a fait pleuré comme un gamin, de la dixième seconde jusqu'à la dernière...

"Le reste est silence".


IAM - Revoir un Printemps

        Avec la sortie de Revoir un Printemps, la surprise ne réside pas dans l'immense qualité du disque (ça, c'était prévisible), mais bien dans la sortie de l'album elle-même. En effet, cela faisait six ans que l'on attendait le successeur de l'excellente École du Micro d'Argent. Certes, tous les membres d'IAM n'ont pas glandé pendant cette période, mais comme le prouve Revoir un Printemps, ils ne sont jamais aussi bons que lorsqu'ils unissent leurs forces. Et de force(s), ce (très long) album n'en manque pas. Au contraire, c'est le disque coup de poing dans la gueule idéal. Une telle violence, au niveau des textes et du son, est assez surprenante de la part d'un groupe qui se réservait souvent des petits écarts plus légers au sein de ses albums. Ici, à part une poignée de morceaux un peu moins agressifs, tout est brutal, coupant, nerveux, tendu comme un arc. Revoir un Printemps se donne des airs de Raging Bull, parle beaucoup du passé, pas mal du présent et énormément de l'avenir, et ne cesse de répéter, comme De Niro à la fin du film de Scorsese : "I'm the Boss, I'm the Boss", pour s'en convaincre et pour tenter de convaincre l'auditeur.

        Et dès le premier morceau, le fantastique Stratégie d'un Pion, l'auditeur est immédiatement convaincu, certainement pas con, mais totalement vaincu. Ca tape, ça claque, les mots tombent justes et la production explose sans relâcher la tension une seule seconde. Désormais, IAM est sous la direction vocale de trois MCs (Akhenaton, Shurik'n et Freeman) qui se partagent équitablement les rôles. Tous possèdent une personnalité puissante, un style unique et de formidables trouvailles textuelles. Encore plus que dans les trois premiers albums, les textes sont le principal intérêt de ce disque. Plus mâtures, plus enragés, plus engagés, plus ciselés, les paroles tombent souvent très justes et ne cessent de relancer l'attention de l'auditeur. Du moins, de relancer mon attention, à moi l'auditeur qui n'écoute que très peu de rap et de hip-hop.

        Bien sûr, sur l'ensemble des 18 morceaux du disque, il y a des hauts et des bas. Certaines chansons ne sont pas immédiatement percutantes et celle où intervient Beyoncé est un peu problématique (son refrain est totalement "ailleurs" par rapport au reste du morceau). Mais au moins une bonne moitié de l'album touche au chef-d'œuvre. Outre cette Stratégie d'un Pion, je retiendrais, dès les premières écoutes, Quand Ils Rentraient Chez Eux, Lâches, le très beau Revoir un Printemps, le costaud Armes de Distraction Massive, le sublime Visages dans la Foule, l'éprouvant Ici ou Ailleurs, le brutal Tiens, le non moins éprouvant Fruits de la Rage et la conclusion de Aussi Loin Que l'Horizon, qui n'atteint pas le génial Demain c'est Loin du précédent album, mais quand même !

        Musicalement, l'album ne cherche pas à rivaliser avec les productions américaines les plus sophistiquées. Au contraire, Revoir un Printemps semble sciemment éviter la plupart des pièges d'un "rap-pop" à la Eminem. A part quelques écarts (dont le single avec Redman et Method Man du Wu Tang Clan), rien n'est prévu pour plaire aux amateurs de rap à la radio. Mettant ainsi d'autant plus en valeur les textes et le phrasé parfait des trois MCs. Et si IAM a clairement vieilli (pour le meilleur), ce temps qui a passé, ce lendemain lointain qui finit toujours par arriver, leur a offert une puissance nouvelle et une volonté de ne rien céder. Un disque sans presque aucune concession qui risque de ne pas rencontrer un immense succès commercial, mais qui confirme le statut, unique en France, d'un groupe qui a toujours réussi à se renouveler sans se perdre, à rester en phase avec son époque et à ne signer que des chefs-d'œuvre. Chapeau bas, messieurs !


Sophie Ellis-Bextor - Shoot From The Hip

        De Sophie Ellis-Bextor, on était en droit d'attendre beaucoup. Essentiellement qu'elle transcende les débuts prometteurs de son Read My Lips. La première déception survint avec le single, Mixed Up World, un remake embarrassant de Murder On The Dancefloor. Et si la voix a toujours de la classe, le reste n'est guère palpitant, ni même véritablement efficace. L'album, essaie d'abord de rassurer, avec une ouverture sur un Making Music franchement proche du Music (justement) de Madonna. Ca sonne bien, c'est très rock, lorgnant du côté de l'excellente pop des Sugababes. Malheureusement, Mixed Up World enchaîne aussitôt. Bof. Après, c'est un quasi plagiat de Kylie Minogue avec un I Won't Change You à nouveau bien peu convaincant. Le refrain se laisse écouter, mais que tout cela est prévisible. Alors, certes, sur un Nowhere Without You, on retrouve une part de la classe de Sophie Ellis-Bextor, mais rien qui ne nous enivre véritablement. C'est beau, bien fait, mais sans passion, sans risques. Sur Another Day, la miss persiste à creuser le filon extrêmement éculé de la nostalgie 80's. Ouf, bon, on va ranger les vieux Human Leagues, maintenant, là, ça suffit la plaisanterie. 

        Ce n'est que sur l'entraînant Party In My Head que l'on cède un peu aux charmes de la Sophie. Même si la banalité de la chose ne cesse d'attrister. C'est d'autant plus flagrant sur Love It Is Love qui pourrait sortir de Read My Lips sans que l'on ne s'en rende compte. Sophie en profite pour quasiment plagier le Freak Like Me des Sugababes sur You Get Yours, peut-être, malgré tout, le meilleur morceau de Shoot From The Hip. Doublé gagnant avec le pas mal du tout Walls Keep Saying Your Name. Mais on retombe dans une certaine routine avec I Won't Dance Without You. Le très cool I'm Not Good At Not Getting What I Want fait sourire. Ah ! Sophie ! Tu es belle, tu as une voix parfois divine. Tu pourrais avoir une sublime classe si tu le voulais ! Et c'est le dernier morceau, le très joli Hello, Hello qui vient sauver l'album de la débandade quasi générale. On ne regrette pas totalement d'être venu revoir Sophie, mais Dieu que l'on est déçu ! Il y a bien un titre bonus rigolo (une reprise de Olivia Newton-John...), mais il est trop tard. On attendra, sans précipitation, la suite des aventures de la demoiselle, en espérant que ce faux-pas ne l'entraînera pas dans les limbes...


Frank Black & The Catholics

Show Me Your Tears

        Il faut parfois faire face aux faits (allitération en "f"). Comme il y a des groupes spécialisés en reprises des Beatles ou d'Elvis Presley, un auditeur innocent et naïf pourrait penser, de prime abord, que Frank Black & the Catholics est un groupe spécialisé en reprises de Neil Young. Depuis les Pixies, on sait que Frank Black compte parmi ses idoles le Loner. Influence souvent hautement explicite, jusque dans l'excellente version de Winterlong sur le single de Dig For Fire. Mais depuis le début de sa carrière solo et d'autant plus depuis la radicalisation "rock" des Catholics, Charles Thompson semble ne plus jurer que par Bruce Springsteen et Neil Young. Par instants on irait jusqu'à hurler au plagiat, mais en même temps Frank Black n'est pas le premier petit rigolo venu. Son talent est immense, ses capacités de compositeur et de chanteur aussi. Il parvient ainsi à chanter du Neil Young avec les voix de Michael Jackson et de Leonard Cohen... au sein du même morceau, bien sûr, sinon ce ne serait pas drôle (Massif Centrale). Mais voilà, il est désormais temps de faire face à la réalité et de se poser la question de ce que l'on attend vraiment d'un nouvel album de Frank Black.

        Car Show Me Your Tears n'apporte musicalement pas grand chose de nouveaux à Dog In The Sand et à Black Letter Days. Certes, c'est bien l'immortelle basse des Pixies qui résonne sur Massif Centrale, certes l'intro au piano de New House of the Pope est très classe (mais directement issue du Tonight's The Night de... Neil Young), certes Horrible Day c'est la chanson de rock américain parfaite, certes The Old Heartache c'est déchirant, et il faut oser faire du Neil Young à ce point sur Coastline. Non, franchement, musicalement, c'est toujours la même chose, mais oui, mais oui, mais c'est toujours aussi bien. Et Frank Black a beau dire que c'est son album le plus déprimé, il est nettement plus "joyeux" que le plombant (mais génial) Black Letter Days. 

        Plus encore que Dog In The Sand, Show Me Your Tears s'affirme comme un grand "best of" du rock américain de ces 50 (voire plus) dernières années. Du blues à la country en passant par le métal californien. Mais le problème essentiel de cet album n'est pas sa qualité intrinsèque (c'est du carré, du costaud, du solide, du taillé dans le marbre), le principal problème, qui couve chez Frank Black depuis près de 10 ans, c'est que c'est toujours le même disque. Lorsque l'on veut chercher les quelques différences avec les précédents opus, on devient des enquêteurs un peu mesquins. On notera un harmonica ici, des cuivres là, la mélodie étonnante de l'hymne Manitoba... Mais aux premières écoutes on remarquera surtout les similitudes. En ce sens, Show Me Your Tears est l'album qui fait définitivement table rase du passé pixisien de Charles Thompson. Au moment où il se réconcilie sur scène avec ce fameux passé glorieux, son nouvel album fait désormais totalement pencher la balance dans le sens de sa carrière de rockeur avide de grands espaces et qui aimerait bien reprendre Ragged Glory sans que cela ne se voit trop...

        Les fans de Frank Black, dont je fais bien sûr partie, vous l'avez compris depuis le temps, donc, les fans de Frank Black trouveront largement leur bonheur sur Show Me Your Tear. L'album est, sans aucun doute, aussi réussi que Dog In The Sand et que Black Letter Days. Mais c'est toujours le même disque. Ceux qui n'aiment pas la carrière solo de Frank Black ne trouveront rien ici qui pourra les faire changer d'avis. On leur conseillera quand même l'écoute, car on ne sait jamais. Pour tout le monde, même les moins convaincus, donnez une chance à Nadine, New House of the Pope, Massif Centrale, Manitoba et à The Snake, sans doute les chansons les plus immédiatement frappantes de ce Show Me Your Tears qui tient ses promesses mais qui ne va pas plus loin. On va me dire que l'on s'en fout, on voulait du Frank Black, on en a.

 

SHOW ME YOUR TEARS en détails

- Nadine : Sur l'intro, on se dit que Frank Black, plutôt que de reprendre Tom Waits ou de faire semblant d'être les Rolling Stones, veut tout simplement prendre la place de l'un et des autres. Donc, Nadine s'avance pendant une minute sur les bases d'un "blues-rock tribal" troublant. Avant d'exploser sur un rock carré et un solo de guitare hystérique. Le son est très agressif, très coupant et la voix de Frank Black annonce la couleur, Show Me Your Tears ne sera pas un disque gai. Ca va chier. Une superbe entrée en matière, comme sur à peu près tous les albums de Charles Thompson.

- Everything Is New : Une délicate ballade rock, très classique, qui pourra rappeler bon nombre d'autres chansons de l'ami Frank. Quelque part entre End of Miles et I'll Be Blue. Aucun effet de surprise, mais un superbe emballage (production classe, piano classe, chœurs classes, guitare classe, paroles classes). Et déjà une bonne dose d'émotion.

- My Favorite Kiss : Musicalement, c'est du Catholics tout ce qu'il y a de plus habituel (avec l'introduction de l'harmonica). Mais ce qui transcende ici le morceau, c'est le chant de Frank Black. Posé, confiant, visiblement très préoccupé de toucher l'auditeur, deux minutes parmi les plus matures de l'œuvre de Charles Thompson. Très beau.

- Jaina Blues : belle intro acoustique, avant d'évoluer vers une réminiscence étonnante des deux premiers albums solos de Frank Black. Et rapidement la chanson prend son rythme de croisière sur un rock plus classique et finalement moins blues que Nadine. Un morceau efficace mais qui perd son intensité sur la durée. 

- New House of the Pope : énorme intro piano + basse pour un bien beau moment de Show Me Your Tears. Un rock-blues bien sûr très influencé par Neil Young, mais interprété avec un vrai panache par les Catholics. Un exercice de style et de classicisme. Oui, mais quelle classe !

- Horrible Day : une version légère et "joyeuse" du terrible Black Letter Days. Au désespoir des paroles répond une musique country-rock particulièrement enlevée. Encore du très classique mais qui culmine sur un refrain audacieux dans son lyrisme country obsolète. Amusant.

- Massif Centrale : On pardonnera sans problème la faute d'orthographe du titre pour s'extasier devant ce qui est peut-être la meilleure chanson de Show Me Your Tears. Massif Centrale est un petit best of de ce que l'on aime dans la carrière solo de Frank Black. Intro en mode mineur, basse pixisienne en diable (celle de Debaser, quand même !), piano en soutien discret mais essentiel, énergie croissante, solo de guitare ultra bref et bordélique, refrain à double détente et un véritable moment de grâce en tout début de chanson quand Frank Black part dans les aigus en livrant une imitation troublante de Freddie Mercury. Le genre de petits chefs-d'œuvre "pan dans la gueule" qui transforme les plus classiques des albums en vrais indispensables. Monumental.

- When Will Happiness Find Me Again : sur la deuxième moitié de Show Me Your Tears, Frank Black mise sur de courtes chansons qui sont un peu à la country-blue-rock des Catholics ce que les missiles hardcore-punk-pop étaient aux Pixies. Pour exemple, ce When Will Happiness Find Me Again, discret, carré, classique (décidément), mais joliment efficace.

- Goodbye Lorraine : dès le début on a compris la donne : c'est de la country. De la pure, de la dure. Une image d'Epinal du standard country comme on voit dans les vieux films. Quelque part entre le traditionnel My Darling Clementine et le So Long Marianne de Leonard Cohen (Goodbye / So Long, je sais, je fais des comparaisons faciles...). L'un des moments les plus dispensables de l'album.

- This Old Heartache : encore une magnifique intro au piano (de plus en plus la marque de fabrique des Catholics) qui s'enchaîne à une rythmique inattendue et une mélodie troublante qui fera une nouvelle fois penser à certaines oeuvres de Tom Waits. Comme Waits, Frank Black dérive parfois vers la musique de "westerns gothiques". Cette ambiance bizarre, le chant malade de Frank Black et un travail sur les guitares particulièrement barré font de cette chanson l'un des sommets de Show Me Your Tears.

- The Snake : l'un des standards évidents de Show Me Your Tears, The Snake pourrait faire un single grandiose, malgré (ou grâce) à sa très courte durée. The Snake est un petit rouleau-compresseur rock dont le climax se situe bien sûr dans un étonnant solo de saxophone (on se croirait revenu au premier disque solo).

- Coastline : l'hommage le plus évident (hors reprises) que Frank Black ait rendu à son plus important inspirateur : monsieur Neil Young. Non seulement Coastline porte le même titre qu'une chanson du Loner (sur Hawks & Doves, récemment réédité en CD), mais il sonne avec un mimétisme frappant comme une chanson perdue d'un Comes a Time ou d'un After The Gold Rush. Deux petits minutes émouvantes pour bien rappeler que si l'on aime Frank Black on ne peut que placer au-dessus de tout l'intégrale de Neil Young.

- Manitoba : un hénaurme final. Encore une fois, mais on commence à avoir l'habitude, l'intro est splendide. Avant d'enchaîner sur ce que l'on peut qualifier de véritable hymne. Un rock quasiment "pompier" qui culmine sur un refrain à reprendre en chœur en concert. Manitoba est d'ailleurs taillé pour le live. Cela pourrait être indigeste, mais la belle mélodie, les paroles amusantes et le chant très nuancé de Frank Black, font de Manitoba une conclusion étonnante, audacieuse et particulièrement marquante à Show Me Your Tears. 

        Au final, l'album s'affirme comme très classique mais aussi très agréable, la qualité des compositions n'étant à peu près jamais prise en défaut. On notera aussi que, si Frank Black annonçait le disque comme très sombre, ce album est moins déprimé et bouleversant que le terrible Black Letter Days. La déception est sans doute présente, mais avec le temps on finit essentiellement par retenir les excellentes chansons et même si elles sont peut-être un peu moins nombreuses que sur Dog in the Sand ou Black Letter Days, Show Me Your Tears demeure un album indispensable pour les fans de Frank Black et une oeuvre d'une grande classe. Forcément.

        Petite précision en conclusion (provisoire, forcément provisoire), il faut radicalement distinguer les deux périodes de la carrière solo de Frank Black (sans puis avec les Catholics), sous peine de ne pas apprécier pleinement les qualités de ses dernières oeuvres. En effet, si l'on compare le génial Teenager of the Year avec les productions des Catholics, on ne peut qu'être déçu. Les albums des Catholics sont nettement moins dynamiques, novateurs, variés, enthousiasmants. Mais leurs qualités se situent ailleurs. Dans l'émotion qui s'en dégage, dans la qualité de l'écriture et du chant de Frank Black, dans les instants magiques disséminés ici et là. Frank Black n'est plus le Dieu du rock comme il l'était encore à l'époque de Teenager of the Year, c'est désormais un vieux sage du rock américain, qui a encore de grandes choses à nous conter et de belles chansons à nous offrir.


Grandaddy : Concert le 18 juin 2003 au Café de la Danse à Paris

        "I guess they still don't understand, they will never understand, they can never understand", insiste Jason Lytle. Oui, effectivement, ce soir-là une grande partie du public n'a rien compris à ce qui était en train de se passer. Ce soir-là, Jason Lytle venait de perdre un être cher. Et le monsieur aurait souhaité être n'importe où, sauf sur cette scène où malgré tout le spectacle se devait de continuer. Alors Jason Lytle a pleuré. Il a pleuré pendant la grande majorité du concert. Et nous, nous étions là, face à lui, à ne pas savoir trop quoi faire, comment réagir. A plusieurs reprises, le leader de Grandaddy a montré qu'il en voulait au public, que nous étions bel et bien là au plus mauvais des moments. Et à d'autres instants, il essayait de détendre la situation, maladroitement, comme pour se faire pardonner d'avoir décidément trop mal ce soir et de nous emmener malgré lui, malgré nous, dans ses tourments. Et comme pour contrebalancer cette situation proche de l'insoutenable (rester ? partir ? faire silence ? que faire ? que dire ?), le groupe a offert le meilleur des concerts qu'il m'ait été donné de voir.

        Car il faut balayer les clichés tenaces, il faut cesser ces vagues continuelles d'insultes qui circulent dans le moindre des articles dédiés à Grandaddy. Ce groupe n'est pas un ramassis de vilains rednecks barbus ploucs et que sais-je encore ? Ce groupe a la classe, ce groupe est beau, sur scène le charisme de Jason Lytle est une tornade. Ces types sont des artistes jusqu'au bout des ongles. Et ceux qui en sont encore à se gausser de leur apparence, ne sont finalement que dégoûtés de voir un gros barbu, qui aime l'écologie, le skate, la bière et son pays, de le voir, lui, lui qui s'éloigne en apparences tant des clichés de "l'Artiste romantique tourmenté", de le voir composer les chansons les plus touchantes et délicates de notre époque. Oui, ces gens sont jaloux, mais ils oublient un peu vite que ce si fameux Brian Wilson n'était finalement qu'un djeun californien amateur de bagnoles, de bimbos et de surf. Et pour en finir avec un autre cliché qui colle aux baskets de Jason Lytle. Désormais on ne le comparera plus aux grands anciens de la pop. Non. Ce sont les nouvelles générations que l'on comparera à Jason Lytle. On dira de ce nouveau petit génie qui surgira dans un futur proche : "Ah ! Il est le fils spirituel de Brian Wilson et de Jason Lytle". Mais, il faut l'avouer, tout cela est bien trivial face à la musique de Grandaddy.

        Malgré la souffrance, et sans doute aussi grâce à elle, Jason Lytle et ses camarades ont tout donné avec une sincérité et une intensité incroyable. Voir un groupe avec un tel répertoire au bout d'à peine trois albums (et une poignée de Ep), c'est renversant, presque inhumain. Surtout que, si Grandaddy est un merveilleux groupe "à albums", c'est aussi un fantastique groupe "de scène". Le choix des morceaux interprétés est à ce titre d'une intelligence affolante. Pas (ou presque) de pièces lentes et complexes, mais essentiellement les bombes pop-rock qui rendent leurs disques si peu ennuyeux à écouter et à réécouter. Grandaddy sur scène, c'est l'association entre une énergie presque punk et une sophistication mélodique rare. Tous les "tubes" ont ainsi été joué. Accompagnés par des petits clips ou des images projetés en fond de la scène. Cela allait du documentaire sur la vie des insectes, aux extraits de vieux films, en passant par les aventures pittoresques des gens de Grandaddy murgés. Mais finalement, ce visuel n'était qu'une petite gâterie supplémentaire et ne venait jamais voler la vedette à la musique.

        Vous allez me dire : comment Jason Lytle parvient-il à recréer ses compositions pleines de pièges, de sons bizarres et de breaks assassins sur scène ? Et bien, oui, il y arrive. Avec l'aide de tout son petit monde, certes, mais aussi avec l'aide d'un matériel du plus compliqué au plus trivial (dont par exemple la révélation du mystère du son couinant qui ouvre Now It's On, en fait un appeau à canard...). En "vrai", toutes ces chansons que l'on connaît désormais par cœur et qui font partie de notre existence comme les amis les plus proches, prennent une toute autre dimension. On se laisserait emporter totalement par cette musique venue des cieux, mais la souffrance de Jason Lytle vient nous rappeler que ce moment est aussi délicieux qu'insoutenable. 

        Pour mémoire je vais rappeler le "set listing" du concert. Ouverture avec Hewlett's Daughter, très efficace et légèrement inattendue pour lancer un live. Enchaînement avec le déchirant Yeah Is What We Had, à la fois léger par le chant aérien au possible de Lytle et lourd de regrets par son riff de guitare. Poursuite avec le monstrueux Summer Here Kids, terrible hurlement d'une énergie qui nous explose à la figure à chaque écoute. Vous ne pouvez même pas imaginer ce que cela donne sur scène (clip hilarant par ailleurs). Le méconnu (car sur The Broken Down Comforter Collection) Levitz est joué ensuite. On apprend alors la raison de la tristesse insondable qui ravage le leader de Grandaddy ce soir. Le clip, dessin animé déprimant qui montre la séparation involontaire de deux chats qui partaient en voyage de noces dans l'espace, achève de rendre le moment bien trop douloureux. Heureusement (?), Levitz est aussitôt contrebalancé par le missile Chartsengrafs. Ensuite c'est The Go and The Go-For-It, que Jason Lytle présente comme une chanson sur le thème de "parfois il faut mieux fermer sa gueule". Certes, aie aie aie. Puis, un gag, récurrent, sur l'insuccès chronique de ce qui reste leur plus sublime single, The Crystal Lake. Bien, rien à ajouter, tout le monde doit savoir désormais que c'est LA chanson pop-rock parfaite. Surprise en milieu de concert avec une version tétanisante de Laughing Stock, le coeur palpitant de leur premier album. Alors que pourrais-je dire ? Une bêtise du style : "instant féérique" ? Non. Je vais plutôt me taire et souhaiter à tous ceux qui n'étaient pas là ce soir-là, de ne pas rater la prochaine tournée du mois de novembre 2003.

        Dernière ligne droite avec l'impeccable The Group Who Couldn't Say ("are you happy with what you're doing ?"). Le toujours très populaire et doté d'un clip littéralement renversant A.M. 180. Une pause (c'est le cas de le dire) avec le très chargé de sens I'm On Standby. Jason Lytle, cela se voit, n'en peut plus. Mais il ira jusqu'au bout quand même. Immense. Il jouera même l'hilarant Our Dying Brains (face B du Crystal Lake), qui plaît tant à ces potes déjantés. Puis c'est le bouquet final avec le fantastique Now It's On (essayez juste une seconde de résister au refrain). Et une conclusion à la fois surprenante et finalement tout à fait logique sur Lost On Yer Merry Ways. Conclusion triste et pleine d'espoir qui culmine sur une monstrueuse montée de guitares en folie où toute la rage de Jason Lytle a pu s'exprimer. Le génial compositeur était littéralement tordu de douleur et c'était pour nous aussi sublime qu'atroce. Finalement, on pouvait ne pas s'attendre à un rappel. Le groupe ayant déjà tellement donné, au-delà de ce qui était permis d'espérer d'un tel soir. 

        Mais non, Jason Lytle remonte sur scène. Et c'est par l'intermédiaire de la plus belle chanson du groupe (et aussi, avouons-le, de la plus belle chanson de ces dernières années), qu'il va nous faire passer son ultime message. He's Simple, He's Dumb, He's The Pilot. Perdu, oui, Jason Lytle était perdu, seul, seul face à une foule qui ne comprenait pas, qui ne pouvait pas comprendre ce qu'il pouvait ressentir à cet instant. Mais, bigger than life, il n'allait pas abandonner, il allait partir debout (mais à bout de forces), il allait tout donner au spectacle une dernière fois, au péril de ses sentiments. On aimerait être ailleurs, comme lui. On aimerait que cela soit différent. Et en même temps on sait que l'on vit quelque chose d'unique, de littéralement extraordinaire. Et cette musique est la plus belle qui soit. Touchée par la grâce, oui, et même plus. On ne cherche plus à comprendre, on s'incline, on est en face d'un type qui nous dépasse totalement, de la lignée de la poignée des véritables artistes qui ont marqué la musique populaire. On se dit que même si cet instant est souffrance, on n'échangerait sa place pour rien au monde, on assiste à la confirmation (car il ne s'agit plus là de naissance), d'un talent hors normes. Qu'à partir de ce jour, chaque concert de Grandaddy sera un moment historique et que dans bien des années, on nous enviera à crever d'avoir été là à cet instant. Oui on a raté les Beatles, oui on a raté les Clash, oui on a même raté les Pixies, mais on ne passera jamais à côté de Grandaddy. 

        Jason Lytle quitte la scène au ralenti, en chancelant, il remercie encore le public, et on ne sait pas s'il réalise lui-même ce qu'il nous a donné ce soir. On aimerait pouvoir lui dire que l'on comprend, que l'on sait, qu'on ne l'obligeait pas à monter sur scène ce 18 juin 2003, qu'on aurait tout pardonné. On reste alors sur un sentiment angoissant. Partagé entre ce malaise qui ne nous a finalement toujours pas quitté et cette joie transcendante d'avoir assisté à un moment qui dépasse les mots. On rêve alors de la meilleure des conclusions possibles : les revoir. Le plus vite possible, le plus tôt possible. 

        Avant ce concert, j'aimais déjà ce groupe à la folie, comme on peut le lire juste en-dessous sur cette même page. Mais après ce soir-là, c'est une admiration sans bornes que je ressens. Non seulement Grandaddy est le groupe actuel que je chéris le plus, mais cette affection ne cesse de grandir de jour en jour. Oui, il y a d'autres gens talentueux et d'autres groupes qui méritent bien des éloges dans nos années 2000, mais Jason Lytle est ailleurs, définitivement ailleurs. Plus humain, plus vivant, il dépasse le cadre de l'achat de disques, il dépasse le cadre d'une file d'attente devant une salle, il dépasse ces gens qui n'avaient vraiment rien compris ce soir-là et qui sont restés assis comme des ploucs devant un concert de Serge Lama. Jason Lytle s'en fout, Jason Lytle s'en fout de mes mots. Jason Lytle est ailleurs, au sommet, dans cette sagesse folle qui nourrit ceux dont le destin est d'apporter la lumière aux hommes.


Grandaddy - Sumday

        Un mois après la première approche de l'album et pour convaincre les quelques réticents, car il doit bien y en avoir, je fais retour, chanson par chanson, sur Sumday.

1. Now It's On : On ne peut pas reprocher à Grandaddy de ne pas savoir comment ouvrir ses albums. Depuis Under The Western Freeway, le groupe n'a jamais commis la moindre faute et parvient sans peine à plonger, en quelques notes, l'auditeur dans l'ambiance du disque. En contre-pied quasi parfait de l'épique, tortueux et divin He's Simple, He's Dumb, He's The Pilot de The Sophtware Slump, Now It's On est un rêve de single pop. Mélodie immédiatement familière, riff accrocheur, paroles lumineuses, progression entraînante. Sur le refrain on ne peut s'empêcher de sauter sur place, emporté par ce déferlement de bonheur harmonieux. La douceur de la voix de Jason Lytle sert parfaitement ce qui aurait pu être autrement un simple single très efficace. Par l'entremise de son chant perpétuellement entre humour et tristesse, Jason Lytle transforme Now It's On en chef-d'œuvre. Thématiquement, Grandaddy en a marre de la déprime et veut retrouver la lumière. Heureuse initiative, s'il en est.

2. I'm On Standby : Ce second morceau ne change pas l'approche rythmique et mélodique entamée avec Now It's On. C'est encore du pop-rock solide, avec joli couplet et refrain très prenant. On reprochera juste des paroles un peu trop prévisibles mais biens dans l'esprit du groupe. Ce qui sauve le morceau, c'est sa légèreté, sa sympathie, la manière dont Lytle aborde ses chansons un peu "déprimées". Pas de lourd auto-apitoiement, pas de chouinement sans trêve. Même lorsque l'on est triste, on est toujours un peu gai chez Grandaddy. Ces gens ont tout compris.

3. The Go In The Go-For-It : Encore une chanson assez similaire aux deux précédentes. Si on ne peut pas remettre en cause la qualité de composition, on remarquera que Grandaddy se révèle sur Sumday moins aventureux que sur les deux premiers albums. On peut le regretter, comme on peut s'extasier devant la puissance mélodique des morceaux et la voix vraiment divine de Jason Lytle.

4. The Group Who Couldn't Say : Oui, même quand ils ont des critiques à formuler, même quand ils cherchent à faire réfléchir, à toucher, les gens de Grandaddy ne perdent rien de leur décontraction, de leur humour, de leur joie de vivre. Une nouvelle fois, pour montrer du doigt les valeurs contemporaines (technologie et déshumanisation en première ligne), ils prennent les chemins de traverse, en perdant leurs protagonistes aseptisés dans la campagne idéalisée. Un superbe morceau de pop narrative, qui vaut de l'or, au même titre que l'inoubliable, mais nettement plus mélancolique, Jed The Humanoid.

5. Lost On Yer Merry Way : première mini-fresque de l'album, Lost On Yer Merry Way, provoque la première rupture de rythme de l'album. On se dit que rarement groupe aura aussi bien su gérer les ballades un peu longues, un peu lentes. Car on ne s'ennuie pas une seule seconde sur ce Lost On Yer Merry Way, qui débute dans la douceur pour s'achever dans le déluge sonore et les errances guitaristiques. En cela, la musique accompagne au mieux les paroles et on se sent vraiment perdu, angoissé et désireux de revenir sain et sauf chez soi. Beau.

6. El Camino In The West : Après cette petite symphonie pour guitariste agoraphobe, Grandaddy trouve le génie d'enchaîner avec l'une des chansons les plus légères de son répertoire. El Camino In The West pourrait sembler anodin, c'est un incroyable tour de force de compositeur, qui ne manquera pas de faire dire à nouveau que Jason Lytle est le digne successeur de Brian Wilson, l'âme des Beach Boys ("Here comes my baby, laughing at me in the sun..."). Pas besoin de réfléchir à l'écoute de cette chanson, on se laissera porter et on abordera en douceur la seconde moitié de l'album, plus triste mais plus réussie encore.

7. Yeah Is What We Had : Une chanson de séparation. On se dit : aie aie aie. Et on aura bien raison. L'introduction du morceau avec son lourd riff est en fait un piège à la manière du Velouria des Pixies. Car aussitôt, les harmonies et la voix de Lytle nous emmènent dans les nuages et dans les tréfonds de la tristesse. Le clip, filmé chronologiquement à l'envers (comme un Irréversible poussé à son paroxysme), donne parfaitement le ton. C'est terrible et les textes font mal. "In this life, will I ever see you again ?". On commence à verser une larme.

8. Saddest Vacant Lot In All The World : Et la tristesse durera. Car c'est une nouvelle histoire de séparation, réaliste et douloureuse, qui surgit ici. Contée d'un point de vue féminin, elle évoquera aussi bien les Beatles de She's Leaving Home que les Flaming Lips de The Soft Bulletin (façon Suddenly Everything Has Changed). Car c'est sur une valse au piano que vient se poser la voix de Jason Lytle. C'est gracieux, aérien, et bouleversant.

9. Stray Dog And The Chocolate Shake : Après ces deux moments éprouvants pour notre petite sensibilité, Grandaddy nous offre un petit morceau typique de leur talent. Il y est question de robots et de magie (avec un étrange clin d'œil à... Queen). Le tout sur une petite rythmique amusante et des sons de synthés non moins drôles, à la manière de leur A.M. 180. Léger et agréable, pour entamer la dernière ligne droite qui va transformer l'album en chef-d'œuvre.

10. O.K. With My Decay : une fresque, oui, mais une fresque à la manière de Grandaddy. Et on a beau s'y attendre, on se fait prendre au piège. On commence en douceur, ballade pop impeccable. On s'amuse du refrain avec ses rimes faciles ("I'm OK, with my decay, I have no choice, I have no voice"). Et soudain, vlan, Jason Lytle baisse le masque et s'offre le plus bel hommage aux Beach Boys qui puissent se concevoir. Une minute de "tu tu tu du du" en état de grâce, paradisiaques, gorgés d'une mélancolie folle et d'une douceur émouvante. Ce type est capable de nous écrire un nouveau Surf's Up, là, il faut se méfier ! Et O.K. With My Decay se poursuit sur un rythme vivant, qui nous fait penser que les chansons les plus tristes ont souvent l'air d'être des chansons gaies.

11. The Warming Sun : Peut-être le plus beau morceau de l'album, The Warming Sun est un monument émotionnel douloureux qui nous parle de ce qui aurait pu être mais qui n'a jamais été. Bien, où vais-je trouver des superlatifs convenables ? Vous devriez écouter cette chanson, je ne vois vraiment pas quoi ajouter. C'est absolument et totalement parfait. Vraiment parfait. Une telle écriture vaut tout l'or du monde, ce Jason Lytle a du génie, non, franchement, que peut-on dire de plus ? On pleure, là, voilà, on pleure. Et on sourit en même temps.

12. The Final Push To The Sum : Une autre chose qui devient certaine avec ce groupe, c'est qu'il sait achever ses albums aussi haut qu'il les a ouverts. Il sait se réserver les sommets (le mot est donc juste) pour le final et ne donne ainsi jamais l'impression de s'épuiser en cours de route. Débutant par une énorme explosion harmonique qui le propulse vers des hauteurs admirables, The Final Push To The Sum se poursuit une nouvelle fois dans une ambiance éthérée et rêveuse. Cette ambiance n'empêche pas de ressentir au plus fort l'inquiétude des textes et cette mélancolie toujours omniprésente. Notez la beauté des quelques instants où Jason Lytle nous murmure "Here at the final push to the sum, if my old life is done, what have I become ?". Et après une nouvelle explosion sonore, Sumday va s'achever sur la répétition délicate, inquiète, poétique de ces quelques mots : "what have I become ?" L'introspection s'achève et nous voilà transfiguré.


Radiohead - Hail To The Thief

        Même problème, même punition que pour le monsieur E ci-dessous. Hail To The Thief est prévisible de la première à la dernière minute. Un album routinier qui fait à peine frémir les oreilles. Car les oreilles frémissent sous le coup des éternels gémissements de Thom Yorke (par exemple l'interminable miaulement de Suck Young Blood). Mais sinon, les chansons sont d'un classicisme et d'un ennui saisissants. Ici on retrouve la rythmique électro maladroitement découverte depuis Kid A (finalement autrement plus intéressant), là on plaque un gentil riff de heavy métal pour essayer de réveiller le fantôme de Creep ou de Just. Ici on déroule d'interminables ballades couinantes qui n'atteignent pas la cheville de la moindre faces B de l'époque de OK Computer. Alors, oui, peut-être, quelques belles petites choses surnagent, comme toujours. Mais là où avant Radiohead produisait des albums fortement inégaux où le magnifique côtoyait l'indigent, l'indigent domine aujourd'hui.

        Comme pour Bjork, on sait ces gens capables de bien mieux. Non, parce que bon, il faut quand même avoir un minimum de talent sous le coude pour composer Street Spirits, Paranoid Android et Exit Music, même, si, en y réfléchissant bien, Radiohead fait toujours un peu la même chanson. Vous savez, avec le syndrome de la phrase éthérée répétée jusqu'à l'épuisement du chanteur et de l'auditeur ("ruuuunnnn, ruuuuuun", "immerse your soul in love", "rain down on me from a greeeeaaaat heeeiiiiiight", "we hope that you choke", "for a minute there I lost myself", "yesterday I woke up sucking a lemon" (sic), "I'm not here, this is not happening", etc... etc...). Comme je le disais, cela n'enlève rien à la qualité de certaines de leurs oeuvres, mais au bout d'un moment, on commence à le savoir. Et si à l'époque de The Bends, et sous l'influence de très beaux clips, on se disait qu'ils avaient le pouvoir entre leurs petites mains, maintenant on a le droit de se poser des questions. En tout cas, là, hein, Hail To The Thief, c'est du moquage de gueule. Pas aussi flagrant que le dernier Massive Attack, mais faut quand même pas pousser mémé dans les orties. Bien sûr, il y en aura encore pour apprécier les minauderies de plus en plus exaspérants du torturé en chef, mais, ohla, ouf, un peu d'air, ça fait du bien, on se remet Now It's On... 


Kylie Minogue - Body Language

        Le nouveau Kylie porte le même nom qu'une chanson réjouissante de Queen. C'est plutôt bon signe. Mais ce n'est qu'illusoire. Profitant de son état de grâce public et critique, la petite Kylie persiste dans la veine dancefloor-electro et offre un quasi remake de son Fever. Avec une pochette 60's façon Brigitte Bardot, vraiment très obsolète. Le premier single (que tout le monde s'arrache), le très classique Slow, ne fait dresser qu'une oreille et certainement pas deux. Le reste de l'album se traîne relativement dans des "poum-tchak" des plus classiques. Parfait pour aller "clubber" mais quasiment inécoutable chez soi. Bref, on se croirait dans une énième soirée revival disco/techno pop. Et aller ! Ressers-nous un coup de "poum-tchak" et de "bip-bip", ma chère Kylie ! Cet album va cartonner. 

        Kylie fait même "WOOOO !" en ouverture de Sweet Music, c'est vous dire si c'est la fête ! Moi, je l'aime bien Kylie, mais là, par moments, on a envie de lui mettre des claques. Et que ça fait "clap-clap !" et que ça fait "pouët-pouët !". Il n'y a bien que sur un Red Blooded Woman que l'on s'intéresse un peu à la musique. Moui... On apprécie un peu l'amusant Chocolate, mais là encore, c'est Fever en moins bien. Et l'album se poursuit, dans une certaine indifférence, tant chaque morceau ressemble au précédent jusqu'à la confusion. Et ce n'est pas la conclusion d'une banalité affligeante de After Dark qui viendra nous contredire. Après sa résurrection surprise au tournant de l'an 2000, Kylie est déjà retournée dans la tombe. Espérons que les "poum-tchack !" finiront par la laisser reposer en paix...


Eels : Shootenanny!

        Bill Drummond, grand homme parmi nos contemporains, ne cesse de clamer la valeur de l'expérience de la "déception". Il faut être déçu, sous peine de vivre dans l'illusion. Oui, je sais, on dirait du Nietzsche, aussi, tiens donc. Mais qu'il est souvent pénible, je vous le dis, d'être déçu. Surtout lorsque l'on arrive en confiance, presque certain de retrouver auprès de l'être, du lieu, de l'œuvre, l'émerveillement promis. Donc, oui, il m'est très pénible de devoir vous annoncer (on croirait un faire-part de décès) que le dernier Eels n'est pas un fameux cru. Loin de là. Ce n'est pas véritablement un mauvais disque, non, mais pourquoi pardonnerais-je à monsieur E, ce que je ne pardonne pas à Radiohead. Donc, voilà, cela m'embête, mais E fait du E, à un point que l'on a l'impression qu'il "remake" tous ses grands classiques avec une conscience professionnelle qui force l'admiration. Alors oui, c'est estimable dans l'ensemble, mais cela laisse un arrière-goût d'inachevé particulièrement persistant. Les mélodies sont bien faibles et l'on est franchement plus proche des albums solo de E (beaux mais datés, quand même), que de Daisies of the Galaxy.

        Comme la musique, les thèmes abordés sont plus que familiers. Et souvent on replonge dans une dépression un peu aigrie qui donne l'impression que Electro-Shock Blues n'a jamais existé (un comble). Bref, E ne surprend jamais (contrairement à Souljacker, que l'on va bien finir par réévaluer à la lumière de ce Shootenanny!). On se demande même à un moment si E ne baisse pas un peu sa culotte en essayant de retrouver le succès commercial (relatif) de Beautiful Freak. L'album se retrouve alors hanté par les fantômes des chefs-d'œuvre de E. Rock Hard Times secoue la dépouille de Hello Cruel World, sur la fin on ne cesse d'entendre les échos de Something Is Sacred ou Manchester Girl, ailleurs il y a des vestiges du rock primitif de Souljacker, partout on s'étonne du manque de passion, et franchement de magie.

        Shootenanny! n'est pas un très mauvais album. Ni surtout un album détestable. Il est juste gentiment classique, gentiment routinier, un peu banal, pas assez bancal, pas assez surprenant, pas assez passionnant. On aurait pu prévoir ce disque à la note près, à la rime près. Oui, on pourra trouver de belles choses sur Shootenanny!, on pourrait même s'en contenter. Mais on espérait tellement, on demandait tant à un nouvel album de Eels, que non, décidément, qui adore châtie fort. Monsieur E, ceci est un premier avertissement, reprenez-vous, que diable ! C'est en roue-libre que vous avez composé Selective Memory et You'll Be The Scarecrow ?


Grandaddy - Sumday

        Maintenant que Pulp est mort, il fallait bien que mes cris du cœur s'épanchent vers de nouvelles directions. En attendant que Eels reprennent (peut-être) en main le navire laissé à l'abandon, le titre que j'aime tant décerner de "plus grand groupe de la planète" pourrait se partager entre deux entités très proches et en même temps totalement différentes. D'un côté de l'Atlantique, il y aurait les fous, délicats et poétiques Gorky's Zygotic Mynci et de l'autre côté, on trouverait les poétiques, délicats et fous Grandaddy. Ces dernières années, ces deux groupes se sont répondus, comme aux plus héroïques des temps des Beach Boys répondant aux Beatles, en enchaînant les chefs-d'œuvre. Après le sommet indiscutable de The Sophtware Slump de Grandaddy, les Gorky's n'ont pas hésité à délivrer le plus beau des hommages à Nick Drake avec leur incroyable How I Long To Feel That Summer In My Heart. Sumday est donc la tentative de Grandaddy pour revenir au sommet du monde de la musique pop.

        Avouons-le d'emblée, Sumday n'est pas entièrement du niveau du The Sophtware Slump. Moins riche, moins novateur, moins cohérent, Sumday "n'est qu'un" recueil de chansons parfaites. On voit le genre. On rate le sublime "album-concept", mais pour retrouver un immense disque de pop-rock comme plus personne (ou presque) n'en fait. Le principal reproche que l'on pourrait faire à Sumday, c'est la relative inégalité des nouveaux morceaux. Les merveilles telles que Now It's On, Lost On Yer Merry Way ou les trois chansons finales, côtoient des petites choses plus anecdotiques, comme I'm On Standby ou The Group Who Couldn't Say. Mais en même temps l'album est si envoûtant et il grandit avec une telle force au fil des écoutes, qu'il vient prétendre une nouvelle fois au titre de chef-d'œuvre.

        Au première écoutes, on se laisse porter, parfois on reste perplexe, souvent on s'abandonne. Mais c'est finalement avec les deux dernières chansons de Sumday que Grandaddy nous prouve, s'il en était encore besoin, qu'ils sont un groupe qui a la grâce. The Warming Sun déchire le coeur avec une délicatesse lacrymale irrésistible. Quant à The Final Push To The Sum, c'est tout simplement l'une des plus belles conclusions d'album de ces dernières années. Et même si je suis loin d'être le seul à le dire, Jason Lytle chante comme un Dieu vivant.

        Je dois aussi ajouter un mot sur le single, la chanson d'ouverture de l'album, l'hallucinant Now It's On, un monument pop qui prend sa source aussi bien auprès des Pixies que des Clash. C'est tellement efficace que l'on a l'impression, dès la première écoute, d'avoir toujours connu cette mélodie. Impossible de ne pas avoir envie de sauter dans tous les sens en l'écoutant. Avec Now It's On, Grandaddy tient peut-être un grand succès public. Mais rien n'est moins sûr, tant, déjà avec Summer Here Kids et The Crystal Lake, tout aussi efficaces, ils avaient déjà tout pour réussir. Quoi qu'il en soit, les 52 minutes de musique, encadrées par deux chansons magnifiques, de Sumday méritent déjà le titre de disque de l'année. Mais on va me dire qu'il était très prévisible que j'affirme cela. Certes, certes. Mais écoutez donc cet album et venez ensuite me prétendre sérieusement le contraire. Ah oui, vous allez moins faire les malins, là.


t.A.T.u. : 200 km/h in the Wrong Lane

        Impossible d'aborder cet album sans évoquer le phénomène médiatique que sont devenues les filles de T.A.T.U. Yulia et Lena sont des créatures comme le rock les adore. De Madonna à Jim Morrison, de Elvis Presley à Sid Vicious, en passant par Jerry Lee Lewis et Ozzy Osbourne, le monde de la musique populaire se réjouit de chaque nouvel artiste scandaleux, à défaut parfois d'être véritablement talentueux. Oui, mais le scandale sans talent fait rarement long feu. Alors est-ce que Yulia et Lena, désormais les bisexuelles les plus célèbres de la planète, survivront à la "tendance" ? Car au niveau du scandale, elles ont sans doute déjà surchargé leur carrière. Imaginez un peu, elles s'affichent en tant que lesbiennes, parlent de se marier prochainement, prétendent croquer les hommes et les filles par camion entier, insultent tout le monde, alignent les photos évoquant clairement les clichés pédophiles véhiculés par internet, s'embrassent goulûment à la moindre apparition, et j'en passe et des meilleures. Difficile de faire la part de ce qui est vrai et de ce qui n'est que de la mise en scène pure et simple. Tant de provocation finie par laisser perplexe. Ces filles sont-elles vraiment les nouveaux punks ou simplement un coup médiatique d'un goût très douteux. Disons que quand Trevor Horn est allé recueillir les T.A.T.U. dans leur Russie natale, elles étaient des stars et les tubes existaient déjà, dans une forme certes moins percutantes, mais tout aussi enragée.

        Alors, T.A.T.U. odieuse manipulation ou chef-d'œuvre artistique digne des années 2000 ? On se questionne, on se souvient que Trevor Horn est un malin, on n'est pas prêt d'oublier l'homosexualité agressive de Frankie Goes To Hollywood (dont là non plus on n'a jamais pu démêler le vrai du faux). Les qualités de producteur de Horn ne sont plus à prouver, et on lui a rapidement offert tout le crédit de l'efficacité affolante de All The Thing She Said, Not Gonna Get Us et Show Me Love. Avant de s'apercevoir finalement qu'il n'y avait pas que Trevor Horn dans l'histoire. D'une part parce qu'il n'a écrit ni les mélodies, ni les textes et d'autre part parce que comme à son habitude le bonhomme se fait plutôt discret. Car si la puissance immédiate de T.A.T.U. se situe bien dans une production dantesque, le véritable intérêt de l'album se situe ailleurs. Il se situe dans l'étrange et très intense émotion qui se dégage au fil des écoutes de ces morceaux monstrueux. Car toutes les chansons de 200 km/h in the Wrong Lane sont des hurlements, des cris. Des cris d'amour, des cris de tristesse, des appels à la tolérance, des excuses, des hymnes de jeunesse, des déclarations passionnelles de liberté et surtout de terribles affirmation d'existence. Ce qui, bah mince alors, nous ramène aux abords des Clash (cf ci-dessous). Toute proportions gardées, faut pas déconner, parce que la musique de T.A.T.U. n'est pas aussi géniale que l'énergie qui s'en dégage.

        Car voilà les clefs de cet album : son énergie et son émotion. Ce disque est une tempête, avec ses bourrasques effrayantes et ses moments de (fausses) accalmies. Car il n'y a pas que les terribles singles sur 200 km/h in the Wrong Lane, il y a aussi le très touchant 30 minutes (et si ces filles savaient vraiment chanter finalement ?), le bien beau Clowns et le délicat Stars. Alors comme cela les ballades sont aussi bien fichues que les tubes qui hurlent ? Et bien oui. Les versions russes des deux singles sonnent nettement plus Eurodance mais gardent un charme certain. Par contre, même s'il prend affreusement la tête, Malchik Gay flirte avec 2 Unlimited. Mais ce qui finalement fait de l'album un petit chef-d'œuvre, c'est la reprise du How Soon Is Now ? des Smiths. Car cette reprise n'est ni le fruit du hasard, ni une faute de goût, les paroles du Moz collent parfaitement à la thématique de l'album ("You shut your mouth, how can you say, I go about things the wrong way, I am human and I need to be loved, just like everybody else does"). Et la petite Yulia, la vraie rock star du duo, offre ici une performance vocale des plus impressionnantes. De même, si l'on pense de prime abord que la réorchestration du morceau percute franchement le kitsch, on se rend rapidement compte qu'elle ne le dénature point. C'est une belle réinterprétation et une splendide vampirisation d'un grand classique. Osé, courageux, couillu, comme tout le reste du disque.

        Bien, ne nous emballons pas trop. Musicalement, T.A.T.U. ce n'est ni Pulp, ni les Clash, c'est quand même du produit spécialement conçu pour exploser les charts. Une machine parfaitement huilée et vendue avec ce qu'il faut de publicité et de provocations. Oui, mais il semblerait, et je peux me tromper, qu'il y ait une âme dans la machine. Et de toute façon, que cette âme soit présente ou non, ne change rien au fait que 200 km/h in the Wrong Lane est un monument d'énergie adolescente, de rage et de fureur. Et cette fureur, fort bien représentée par les trois premiers et épuisants morceaux de l'album, se transcende ensuite dans les ballades déchirantes. On a rarement entendu un produit "pop" aussi agressif et finalement aussi libre ("Nothing can stop us, now that I love you !"). Si effectivement le prochain single de T.A.T.U. est bien cette incroyable reprise des Smiths, alors elles détiendront peut-être et successivement, les trois plus efficaces singles de l'année 2003. Et même si l'album est très très court (mais bon, tous les disques punks sont très courts), il est à la hauteur. T.A.T.U. est déjà la révélation de l'année, mais, et oui, mais, comme le disait fort bien une critique lue sur le web, comment pourront-elles survivre à tout cela ? La question mérite déjà d'être posée et, vu que Yulia est potentiellement une fabuleuse "rock star", la réponse sera suivie avec le plus grand intérêt. En conclusion, 200 km/h in the Wrong Lane est sans problème l'un des grands albums de l'année, qu'on le veuille ou non. Ne pas tenter de l'écouter serait une grossière erreur, mais bon, je dis ça, je dis rien...


The Clash - The Essential

        Rassurez-vous tout de suite, cette compilation était prévue et bouclée avant la mort de Joe Strummer et n'est pas une exploitation mercantile de l'événement le plus tragique que le rock ait vécu ces dernières années. Non, cette double compilation était là pour améliorer les déjà assez anciens The Story Of The Clash vol. 1 (il n'y a jamais eu de volume 2) et The Singles. Ainsi que pour offrir une alternative à l'indispensable mais honéreux Clash On Broadway. Alors ? Est-ce qu'il faut acheter ? Et bien, la question est délicate. Si on possède tous les albums ainsi que le Super Black Market Clash, on peut douter de l'utilité de la chose. Si on ne possède pas tous les albums, ce n'est pas bien du tout ça ! Bon sang ! Ce n'est pas pour le nombre de disques qu'ont sorti les Clash et surtout pour leur prix (tous en mid price, on les donne presque un peu partout) ! Bref, avant même de parler de la compilation, j'aimerais rappeler que comme pour les Pixies ou que pour Nick Drake, la discographie des Clash est fort réduite et que le moindre de leurs albums tient du chef-d'oeuvre absolu (sauf Cut The Crap, mais je radote). Bon, ouf, c'est clair comme cela ? Jamais, JAMAIS, une compilation ne pourra remplacer London Calling (remplacer Sandinista à la limite, et encore).

        Bien, passons à la compilation. Déjà, c'est un double disque. Bon point, il fallait bien cela. Ensuite, hum, voyons le tracklisting. Boum, d'entrée de jeu, sur le premier disque, il y a la quasi intégralité (à quelques exceptions prêt) des deux premiers albums. Fichtre ! Ils sont tous là (à part, par exemple, Remote Control). Il y a White Riot, bien sûr, mais aussi Janie Jones, Complete Control, London's Burning, Career Opportunities, Police & Thieves, Clash City Rocker, White Man, English Civil War, Tommy Gun, Stay Free, Safe European Home, I Fought The Law... On peut énumérer tous les morceaux, ce sont tous des hymnes, des antidépresseurs, des cris du coeur, des hurlements de révolte, des sommets musicaux inégalés. C'est trop, c'est affolant. C'est sublime. Toujours aussi sublime. Su-bli-me.

        Et sur le second disque ? On débute avec 7 extraits de London Calling. Vous savez, le disque qui peut prétendre très très sérieusement au titre de plus grand disque rock de tous les temps. Comme tout l'album est parfait et qu'on le connaît par coeur, cela fait un peu bizarre d'écouter ses morceaux hors contexte. Surtout qu'ils ne sont même pas dans l'ordre chronologique. Jimmy Jazz après Lost In The Supermarket, c'est spécial. Et ne pas enchaîner après London Calling avec la reprise monstrueuse de Brand New Cadillac, c'est dommage. Bref, vous avez compris, non ? Vous allez acheter London Calling ! Merde à la fin ! Par contre, il y a de quoi être ravi par la sélection de morceaux issus de Sandinista. Bon nombre d'entre eux sont inédits en compilation. A part les très fameux Magnificent Seven et Somebody Got Murdered. C'est bien sûr un bonheur de retrouver Ivan Meets G.I. Joe ou Stop The World. Mais on reste abasourdi par l'absence des chefs-d'oeuvre Hitsville UK, Lightning Strike et Police On My Back. Bon, il va falloir acheter Sandinista aussi. Pour ce qui est de Combat Rock, les singles mille fois entendus sont présents (le Shoud I Stay Or Should I Go et le fatigant Rock The Casbah). Mais le sommet de l'album, le divin Straight To Hell (le véritable testament du groupe et l'une de leurs meilleures chansons) est bien présent. Il y a aussi en final, et grande surprise, un extrait de Cut The Crap, le single This Is England. Oui, bon, c'est clair que sur la fin, le Clash ce n'était plus trop ça. Mais ce qui a précédé était tellement immense, fondateur, révolutionnaire, génial, que l'on pardonne tout. Ces gens ont tout changé.

        Donc, bon, je recommande cette compilation malgré tout. Parce que c'est un objet estimable, intelligent, bien fait (c'est tellement rare pour une compilation). C'est un Essential qui porte relativement bien son nom et qui n'a pas pour ambition d'effacer les albums. Au contraire, il donne envie de réécouter en boucles London Calling. Et tous les autres. De toute façon, The Clash c'est The Last Gang In Town, c'est le putain de groupe de Joe Strummer. Et Joe Strummer, c'est le type qui veillait et qui veille sans doute encore sur le Rock. Le putain de Rock, la décharge d'énergie ultime, la révolution en marche, l'éternelle jeunesse électrique, la volonté d'être des gens biens toute notre vie. La musique des Clash c'est cela, c'est la rage de réussir, la fureur de vivre, le désir irrépréssible de s'exprimer, d'exister. Alors qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait le Clash.


Liam Lynch - Fake Songs

        La musique classique n'est pas un monde follement drôle. C'est vrai. On ne rigole pas des masses en écoutant le Requiem de Mozart ou l'Or du Rhin de Wagner. Parfois, on s'amuse un peu, on se détend, mais on dira alors que ce sont des œuvres "mineures" (et non pas "en mineur", parce que quand c'est "en mineur" ce n'est pas la débauche de gaieté sautillante). Dans la musique populaire, c'est une autre histoire. Il y a les chansons à boire, les chansons paillardes, les chansons bubble gum que l'on reprend en cœur comme des bœufs quand le virage commence à chanter et que tout le stade se met à vibrer. Oui, la chanson pop est souvent joyeuse, positive, sympa et tout. Là, n'est pas la question, car avec Liam Lynch, nous allons évoquer le cas bien particulier de la musique "parodique". On sait à quel point la parodie est un genre tentant pour celui qui n'a pas d'imagination et beaucoup d'aigreur sous le coude (cf le nouveau Lourdland sur ce même site où vous êtes là en ce moment). On ne compte plus les cartons idiots commis par des "comiques de mes couilles" (copyright ou-pas.net). De Lagaff à Charlie et Lulu, de Sim à Michael Youn, des moindres débiles congénitaux des radios pour jeunes en passant par un peu tout le monde, le nombre de crétins qui font des scores avec des parodies vulgaires de tubes à la mode est quasi infini.

        Mais point de tout cela chez Liam Lynch. En effet, le type a tout du comique talentueux. Et ça, merde alors, c'est tellement rare que l'on s'évanouit presque rien qu'en le disant. Sur son Fake Songs, il n'y a que des chansons "parodiques", que des imitations et des contrefaçons. Les morceaux durent en moyenne 1 minute 30 secondes. Rarement plus de 2 minutes. Le gars sait que les plus courtes sont souvent les meilleures. Et ça marche. Et presque tous les genres y passent (il manque juste le néo-métal, mais je chipote). On a donc droit au faux hymne punk (le tube United States of Whatever), au faux hard rock 80's (l'hilarant au-delà du soutenable Rock and Roll Whore), aux faux Beatles façon Lennon (Cuz You Do et Try Me avec le véritable Ringo Starr à la batterie), aux faux rap (la parfaite imitation d'Eminem sur Rapbot), aux faux disco (Sugar Walkin', façon Bee Gees), au faux country, au faux standard pour l'Eurovision, au faux rock indépendant, etc... etc... Et le meilleur, ce sont les chansons qui visent directement les interprètes d'origine. Il y a une troublante recréation de Bjork (quasi impossible à différencier de la vraie), une impeccable imitation de Bowie, un tordant Depeche Mode qui fera date ("Miserable Life, Miserable Life"), un bel hommage aux Talking Heads et bien sûr, le sublime pour la fin, avec un déboulonnage des Pixies qui ne pouvait pas me laisser de marbre.

        Tout cela pourrait être ridicule, prétentieux, de mauvais goût (les textes sont un tantinet vulgaire), con comme ses pieds. Mais Liam Lynch a du talent. Il a bidouillé tout ça chez lui avec son ordinateur et il a quand même dû y passer du temps, quoi qu'il en dise. Donc c'est efficace, parfois hilarant, toujours drôle. Tout n'est pas génial, il faut l'avouer. Il y a du remplissage. Mais le type est généreux. En effet, si l'album en lui-même ne fait que 35 minutes (ce qui est largement assez long dans le genre), on trouve un DVD bonus de 90 minutes. Dessus ? N'importe quoi. Mais vraiment n'importe quoi. Il y a des fausses pub en images de synthèse très pourries, il y a des clips fauchés, des marionnettes mal foutues, des making of nuls, des parodies à la tonne, plein de conneries plus ou moins marrantes mais toujours sympathiques. C'est souvent très con, mais c'est aussi bien bon. Bref, vous devriez fortement jeter une oreille et un oeil à tout ce fatras. Il y a à boire et à manger et c'est pour l'instant le disque le plus rigolo de l'année. Et cela risque fort de le rester.


Gorky's Zygotic Mynci : How I Long To Feel That Summer In My Heart

La vie réserve parfois des coups de foudre.

        Des coups de foudre pour des personnes. Pour des lieux. Pour des sons. Pour des images. Pour des histoires. Pour des objets. Pour des œuvres. Des coups de foudre. L'amour au premier regard. L'amour à la première note. Les coups de foudre sont rares, c'est ce qui fait tout leur prix. Quand on en reçoit un, tout devient évident. Quand on y repense, on se rend compte que c'était fait pour être ainsi. Sans que ni le destin, ni la Providence, ni quoi que ce soit de ce style entre en jeu. Le coup de foudre ne pouvait qu'arriver à cet instant.

        Des coups de foudre musicaux, j'en ai connu quelques uns. Peu. Tous inestimables. Des coups de foudre pour une mélodie, un texte, une chanson dans son entier. Oui, cela arrive. Encore faut-il que cet amour dure et c'est encore plus rare. Des coups de foudre pour des albums entiers, cela tient du domaine de l'extraordinaire. Au sens le plus exact du terme. Combien de disques ai-je aimé dès la première écoute ? Ils sont là, je le sais, ils sont près de moi. Je regarde les disques que j'aime. Pour beaucoup d'entre eux, c'est le temps qui m'a plongé dans leurs bras. Mais auprès de combien me suis-je abandonné dès les premières notes ? Pour certains, le doute m'étreint. J'aime tellement ces albums, est-ce que je peux ne pas les avoir adoré dès les premiers instants ? Peut-être, sans doute. Mais je vois aussi ceux dont je ne peux pas douter. Entièrement, follement, j'ai été amoureux instantanément du Five Leaves Left de Nick Drake. Comme du Trompe Le Monde des Pixies. Oui, je le sais, je m'en souviens. Comme si c'était hier.

        Mais aujourd'hui, cela recommence. Cela a recommencé. Je savais que le disque pouvait me plaire. Mais sans doute pas à ce point. Je suis resté là. Un peu ahuri. Un peu stupide. Un peu désemparé. Un peu heureux. Un peu inquiet. Amoureux d'une musique comme on peut être amoureux d'une musique (ce qui n'est pas la même chose que d'être amoureux d'un tableau, d'un animal ou d'un arbre). Et j'ai tout de suite compris pourquoi j'étais pris au piège. Cette musique était mélancolique. Au plus haut point. Aux abords d'un autre artiste pour qui j'ai eu quelques uns des plus grands coups de foudre de mon existence. Cette musique voyageait sous l'influence bienveillante de Nick Drake.

        Cette musique était triste et joyeuse. Parfois incroyablement gaie, elle faisait se lever le soleil à toute heure de la journée. Parfois follement triste, elle faisait verser des larmes sans que l'on sache vraiment pourquoi. Elle nous contait quelque chose d'essentiel et qui paraît pourtant si peu doté d'importance. Elle nous parlait de l'été. Elle nous parlait des étés passés. Elle nous parlait du soleil, du ciel, des vacances. Elle parlait des gens que l'on a connu et que l'on a perdu de vue. Elle parlait des gens que l'on aime et dont on est loin. Elle parlait de ces sensations qui n'appartiennent qu'aux mois d'été. Elle parlait de tomber amoureux. Elle parlait d'être gai et d'être triste. Elle parlait de sourires et de larmes. Avec une simplicité qui allait directement au cœur. Parfois elle touchait les rivages des plus belles ballades des Beatles, parfois c'était la sophistication juvénile des Beach Boys, parfois la profondeur sublime de Nick Drake, parfois l'exubérance brillante des Kinks. Un disque d'amour et d'humanité.

        Les mélodies étaient immédiatement familières et uniques. La voix s'envolait là où personne n'ose s'aventurer. Et tout était si léger. Et en même temps si lourd du temps qui passe. On entendait des déclarations d'amour, des prières pour retourner chez soi, des invitations à passer une lune de miel ensemble, des appels lancés aux personnes que l'on a aimé et le désir idéal, inexprimable, de ressentir à nouveau l'été au plus profond de notre être. Retrouver l'insouciance du temps passé et toucher avec son âme le bonheur absolu.

        Ce que conte cet album est la quête du passé idéalisé. Une quête d'un futur espéré. Faire revivre et vivre à chaque instant les réalités du rêve. Humble, délicate, drôle, douce comme une brise, la musique de Gorky's Zygotic Mynci porte en elle la bénédiction du soleil de l'été et des souvenirs que l'on garde au plus près de son cœur.


Moloko - Statues

        Ce n'est rien de dire que j'attendais cet album. Le précédent opus de Moloko, Things To Make And Do, s'était imposé comme l'un des chefs-d'œuvre de son époque. Porté très haut dans le ciel par un single rien moins que sublime, The Time Is Now, et une cargaison de chansons géniales (Pure Pleasure Seeker, Indigo, Absent Minded Friends, Remain The Same...), cet album aussi bordélique et inégal qu'il fut, est rapidement devenu vital. Alors, oui, j'attendais beaucoup de Moloko, j'attendais aussi bien, mieux, j'attendais qu'ils confirment que ce n'était pas une illusion, qu'ils ont bien la classe. La vraie.

        Statues est finalement assez différent de Things To Make And Do. L'album est plus court, plus cohérent, moins foutraque. Il y a moins de trucs bizarres et de bruitages de dessins animés. C'est un disque plus posé, plus calme, plus construit. Mais surtout plus touchant. Si on perd en bordel jouissif, on y gagne sans doute en qualité d'écriture. S'il y a toujours du remplissage parfois légèrement embarrassant (du néo-disco électro machin truc, comme tout le monde), les hauts sont tellement hauts, qu'il faut bien l'avouer, ils peuvent prétendre à dépasser The Time Is Now. C'est aussi bien que cela.

        Le premier morceau, le single Familiar Feeling, commence par un crescendo impressionnant de rythmes, de voix et de cordes, avant d'exploser sur une mélodie toute simple et un rythme léger transfigurés par la voix totalement divine de Roisin Murphy. Cela donne une assez bonne idée de ce qui va suivre tout au long de l'album. Une succession de calmes et de tempêtes. De soudaines montées sonores délirantes enchaînées avec des instants de grâce aériens. Assez proche de The Time Is Now, mais en plus dansant, Familiar Feeling est un nouveau chef-d'œuvre. Au bout de la troisième écoute, il devient rigoureusement impossible de s'en passer. La drogue fait à nouveau effet. Et une chanson où l'on entend les mots "deja-vu" est forcément un classique.

        Les deux chansons suivantes sont peut-être les moins intéressantes du disque. Come On est un exercice classique, bien fichu, mais bien peu touchant. De même que Cannot Contain This, efficace mais sans grande personnalité. Même si on ne peut que difficilement nier la qualité de l'ensemble. Cela sent un peu trop le "deja-vu", justement. Mais avec la chanson titre, Statues, on revient dans les terres du sublime. Peut-être la plus belle chanson jamais issue de Moloko, Statues est une ballade toute simple, triste et délicate, un peu bizarre, quand même, sinon on serait déçu. Ca y est, on est rassuré, on se détend, on se laisse porter, on est, à nouveau, conquis.

        Et heureusement, car la chanson suivante, Forever More, commence bien mal. Une rythmique d'eurodance vient nous planter sur place. On n'est même plus dans le disco, là. On est au Mega Macumba de Lacanau. On résiste, on ne va pas s'enfuir en courant. Car après tout, ce Statues, là, la chanson, c'était bouleversant. Et puis cette voix, ahlala, cette voix. Dès qu'elle monte un peu dans les aigus pour redescendre bravement dans les graves, fichtre, ça met presque des frissons. On a eu bien raison de ne pas partir avant la fin. Car Forever More pète les plombs très vite. Les rythmes s'empilent, les cordes, les sons, les instruments, ça redevient le joyeux n'importe quoi qui nous fait tant aimer Moloko. Excellent.

        Blow X Blow est une petite chose amusante quoique assez anecdotique, un peu dans la veine des petits interludes dont le groupe est friand. 100% débute dans une certaine routine, mais s'offre un break incroyable pile en son milieu. Étrangement (décidément) après cette explosion en direct, le refrain devient tellement irrésistible que l'on se surprend à le reprendre sans s'en rendre compte ("a hundred percent, je t'adore", oui je sais, on peut difficilement faire plus basiquement accrocheur). The Only Ones poursuit dans la veine triste de l'ensemble du disque et annonce la dernière partie du disque, particulièrement belle. On peut par contre se demander pourquoi au moment le plus poignant du morceau surgit un vocodeur. Hum, limite, ça, hein, quand même, enfin, ce que j'en dis.

        I Want You est une chanson simplement parfaite, qui ne s'embarrasse d'aucune ironie et qui ne sait même pas ce que l'expression "faire une faute de goût" peut bien signifier. Mais c'est l'extraordinaire conclusion de Over and Over qui nous achève sur place. Avant d'y arriver on a un peu peur. On nous annonce 10 minutes au compteur. Les morceaux de 10 minutes en fin de disque, on s'en méfie. On connaît le truc. C'est du remplissage, ça. Voire du vide, du silence, une seule note tenue pendant un quart d'heure. Mais bon, on peut très bien avoir recours à cette mystification et pondre une merveille (The Day After The Revolution sur le This Is Hardcore de Pulp, amis de Moloko, là, je l'ai dit en passant, comme ça, y a plus de doute). Alors ? Alors Over and Over entre aussi dans la catégorie des possibles plus belles chansons de Moloko. Et donc de l'année. Déluge de cordes, guitare acoustique sur rythme simple, et la voix, juste la voix, si proche, si présente. Et puis les textes, l'amour va nous déchirer encore une fois, ce genre de choses. C'est triste, ouhlala, on ne s'éclate plus sur les dancefloors, là. On pleure. C'est classique, oui, mais c'est beau. Tellement bien construit, harmonieux, touchant.

        Voilà tout ce qui fait le charme de Moloko. Un groupe qui n'est pas du tout ce qu'il semble être. Sur un album de Moloko on s'attend à pouvoir danser sans honte et sans regret. Et on peut. Mais cela va bien plus loin. Car leur musique n'est que très rarement là où on l'attend. Mélancolique quand on la voudrait gaie, drôle quand on la voudrait sérieuse, elle parvient à surprendre, même lorsqu'on croit l'avoir épuisé. Refusant la banalité et presque toujours les facilités, Moloko est un groupe qui sait construire l'une des plus belles bandes sons du quotidien. Car Statues peut juste se mettre en fond sonore, pendant que l'on fait n'importe quoi pendant ce temps. On peut être joyeux dessus, on peut être triste, on peut penser à tout, on peut s'endormir, on peut sauter dans tous les sens, on peut penser à un amour perdu, on peut penser à un amour (re)trouvé, on peut penser à la nuit qui tombe ou au jour qui se lève. On peut penser aux vacances ou aux examens. Moloko tombe toujours juste, dans sa très complexe simplicité, leur musique semble pouvoir convenir à presque tous les sentiments. Sauf, bien sûr, si vous avez besoin de silence. Et encore, peut-être mieux vaut-il écouter Over & Over ou Statues que rester seul dans le silence. Mais ça, c'est à vous de décider. Et pour ma part, que puis-je vous dire ? Je ne vais pas vous dire : Statues, album de l'année. Parce que bon, début mars, ça ne serait pas trop sérieux. Même si pour l'instant c'est vrai. Non, je vais vous dire : Statues, album indispensable. Rien de plus, rien de moins. Rien de moins, qu'un grand disque. Alors, vous attendez quoi pour l'acheter ? La fin du monde ? (encore...)


Massive Attack - 100th Window

        J'ai hésité et j'ai failli copier/coller ici-même, la chronique de Mezzanine que vous devez pouvoir retrouver tout seul dans les archives de ce site. Car depuis 1997, rien n'a changé chez Massive Attack. Les mêmes personnes qui se plaignent du manque d'évolution au sein de la discographie de Frank Black ou de Cure, vont pouvoir ravaler leurs arguments face au néant créatif de 100th Window. A vrai dire, ce n'est même pas le même problème qu'avec Blue Lines et Protection, il y a finalement plus de différences entre ces deux albums qu'entre 100th Window et Mezzanine. Massive Attack persiste à broyer du noir et du trip-hop obsolète, sans l'ombre d'une remise en question, sans l'ombre d'un espoir, sans l'ombre d'une ombre. Forcément, quand tout est sombre, même les parts d'ombre finissent par disparaître. Pas aussi ennuyeux que le dernier Sigur Ros, mais finalement moins sympathique, 100th Window est aussi un disque "nul". Pas nul, dans le sens minable, mais "nul" dans le sens : rien. Y a rien. C'est comme ça. Les grands noms des années 90 ne cessent de produire du "rien". Comme si ce "rien" était un concept neuf. Alors que mouliner du rien, depuis le début des années 70 (et surtout leur fin), on connaît ça par cœur. Même si la musique est quand même assez différente, on n'est vraiment pas loin de l'état d'esprit de King Crimson, Yes, Tangerine Dream, Gong & co. Il y a des fans de ces gens, donc, bon, ça peut plaire à certains d'entre vous, ce 100th Window. Pour les autres on leur pardonnera d'attendre le nouveau Grandaddy, ou le nouveau Eels. Ou pourquoi pas ? Ah bouffée d'air frais dans les remontées d'air pollué des années 1990 qui ne cessent de s'accrocher à nos tympans, oui, pourquoi pas ? Acheter le nouveau Moloko !

        Tant que je vous tiens et ça n'a rien à voir, les Victoires de la Musique, ça met dans l'embarras. Ca leur fait sans doute plaisir de s'occuper de Renaud maintenant qu'il va mieux. Et bon, c'est assez mérité de toute façon. Mais voir, encore une fois, maintenant, en 2003, les immondes Indochine se faire récompenser sous les applaudissement d'un public abêti et fier de l'être, ça, ça fait mal. Comme il faut faire œuvre de mémoire, permettez-moi de citer un passage d'un spectacle de Desproges (le deuxième, celui de 1986). Vous allez voir, ça fait du bien :

"Mais avec un Q.I. de moins de 130, je parie que vous n'êtes pas foutus de m'expliquer pourquoi, quand je bande, je pèse exactement le même poids que quand je ne bande pas.

Ca vous en bouche un coin, ça, hein ?

Et non seulement je garde le même poids, mais je ne change pas non plus de volume. C'est fou, non ?

Si vous ne me croyez pas, faites vous-mêmes l'expérience : remplissez votre baignoire. Entrez dans la baignoire sans bander.

Je sais c'est difficile. Il faut fournir un effort d'imagination. Je ne sais pas moi, imaginez que vous passez la soirée à manger des moules mayonnaise tièdes dans un restaurant d'autoroute avec Jean-Claude Bourret qui vous explique les montants compensatoires. Bien. Allongez-vous dans l'eau. La tête seule doit émerger. Repérez le niveau de l'eau. Maintenant bandez. Pensez que le groupe Indochine fait de la moto sans casque. Et boum, le camion ! Regardez alors votre repère de niveau : il n'a pas bougé d'un millimètre !" (Pierre Desproges, Textes de Scène, Point 433)


Lou Reed - The Raven

        A l'heure où tout le monde cherche à l'imiter, Lou Reed semble totalement perdu dans son monde à part. Egocentrique jusqu'à l'étouffement, il se fend d'un album d'une prétention qui confine au délire (ne serait-ce que la pochette, aussi narcissique que d'habitude). Un album hommage aux œuvres d'Edgar Allan Poe, auxquels Reed offre des parures de toutes sortes. Avouons-le, parfois, The Raven est drôle et à d'autres moments, c'est un disque génial. Il suffit d'écouter la première chanson, Edgar Allan Poe, pleine de cuivres et de l'énergie de papy Reed. Le refrain est hallucinant : "these are the stories of Edgar Allan Poe, not exactly the boy next door". A ce niveau de n'importe quoi, ça touche au surréalisme. Mais on est très très loin de toutes nos surprises. Le morceau suivant, Call On Me, est d'une beauté gracieuse, renforcée par la présence de Laurie Anderson (madame Reed à la ville). On enchaîne avec la lecture d'un texte de Poe par Elizabeth Ashley, avec quelques sons lointains. C'est très joli. On continue avec un rock instrumental carré et brutal, plutôt excellent, A Thousand Departed Friends. Puis un étrange petit rock à l'ancienne, typique de Lou Reed, Change. Mais le meilleur est à venir.

        Car Lou Reed s'offre alors la relecture de deux de ses plus grands classiques solo. The Bed, l'un des sommets de son sommet Berlin, devient une ballade folk tordue, où la mélodie se noie dans les harmonies angoissantes. Splendide. Puis c'est au tour de Perfect Day de subir les affres des nouvelles ambitions de Reed. L'interprète Antony transforme la chanson mythique en un monument gothique lavée de toute mélodie et qui finalement se rapproche plus des œuvres de John Cale et de Nico. Ironie du sort, sans doute. Prétentieux, aussi, mais impressionnant. Ensuite, sur un accompagnement musical minimal, Willem Dafoe nous récite l'intégralité de The Raven. Arty. Le temps d'un interlude tout aussi gothique (après tout, Poe est le plus grand écrivain gothique), et Reed fait surgir un hommage caricatural à Broadway, entonné par Steve Buscemi. Quel trip ! On est à la moitié de ce (long) album et l'on se dit que l'on tient déjà là le meilleur Reed depuis New York et Magic & Loss.

        Puis vient un rock énervé, aussi ridicule qu'efficace, Blind Rage. Ensuite le trip moyen-ageux revient sur Burning Embers. Avant que Reed se laisse aller vers une sublime ballade, Vanishing Act. Les grandes heures de Berlin ne sont pas si lointaines. Avec l'aide de Ornette Coleman, la chanson suivante, Guilty, prend son essor et s'envole vers de splendides hauteurs. I Wanna Know est une longue errance qui essaie de réconcilier le Velvet Underground, Lou Reed solo et le blues. Le résultat, sans être parfait, est sans doute réussi. Science Of The Mind est très joli mais c'est le poilant Hop Frog, scandé par David Bowie (!!), qui remporte l'adhésion. Le temps d'un poème récité par Amanda Plummer, que surgit la merveille pop sucrée de Who Am I ? Qui va se plaindre ? C'est aussi bien que le Sad Song de Berlin, non ? Aussi théâtral, aussi grandiose, aussi rock américain. Enfin, le superbe Guardian Angel achève l'album sur une note douce.

        La conclusion réserve des surprises. Dans ses aspects prétentieux, arty, grotesques, The Raven énerve. Mais la qualité incroyable de certaines compositions, la beauté des ballades et des nouveaux arrangements des classiques, la pêche du vieux Lou, tout cela fait de The Raven son meilleur album depuis New York. Tout simplement. Mais ce n'est pas tout, car il y a un retournement de dernière minute, digne de Poe pour le coup. C'est que The Raven existe en double album, avec deux fois plus de morceaux ridicules et magnifiques, enfin, essentiellement des textes récités en plus. Non ? Si ! Et d'ailleurs le disque est beaucoup mieux construit et nettement plus intéressant dans sa version longue. Alors ? Plutôt que de succomber au revival Velvet Underground par l'intermédiaire de tous ces nouveaux groupes pas très palpitants, écoutez donc cet album, je vous prédis un grand moment, quel que soit votre avis final. 


Ikara Colt - Chat & Business

        Que se passerait-il si on faisait tourner un album de Sonic Youth en accéléré ? Et bien il se passerait le premier opus d'Ikara Colt. Une poignée de morceaux de 3 minutes qui sonnent tous comme les passages les plus énervés du groupe de Kim Gordon et Thurston Moore. Thurston Moore, d'ailleurs, dont le chanteur d'Ikara Colt offre une imitation troublante. Pour une fois je vais jouer au jeune con, Ikara Colt, c'est bien, c'est moins ennuyeux que Sonic Youth. C'est plus simple, plus vivant, plus crétin, moins prétentieux, quoi. Alors ça rafraîchit et puis ça à l'air moins frelaté que tous ces Vines et autres Hives. Ikara Colt n'a vraiment pas inventé la poudre et leur Chat & Business, c'est un peu 13 fois le même morceau, mais il y a quelque chose, un petit quelque chose qui donne l'impression que l'on tient là un premier album sans éclat particulier mais qui pourrait donner naissance à une carrière fort intéressante.

        Bon, c'est sûr, on est loin de la classe du terrible I Should Coco des intouchables Supergrass, par exemple, mais ça fait plaisir à entendre. Ces gens là connaissent leurs classiques, lorgnant parfois du côté des Pixies, ce qui vaut toujours mieux que de reluquer la copie des Rolling Stones ou des Sex Pistols. Parce que bon, je ne dis pas qu'il y a trente ans les Stones ce n'était pas bien et qu'il y a vingt ans les Pistols cela ne valait rien. Mais les Pixies, c'est déjà plus récent, c'est moins grand-papa gâteau ou gâteux. Et puis, dois-je rappeler que les Supergrass connaissaient à peine les Who ou les Stones mais qu'ils connaissaient leur gros Frank Black par cœur ? Hein, hein, c'est pas un signe ça ?

        Et Ikara Colt dans tout ça ? Et bien ils font du bruit, et ils font ça bien. C'est lassant sur la longueur, mais pour se lever le matin, c'est diablement efficace. Si vous aimez le rock un peu "noisy", un peu, comment dire ? Un peu le cul entre la fin des années 80 et les prémisses des années 90, ce Chat & Business risque de vous plaire. En tout cas, je signe et j'encourage.


2 Many DJ's

As Heard On Radio Soulwax vol. 2

        KLF pas mort ! En écoutant ce vaste disque de mix foutoir, barbare, kitschissime, référentiel et crétin, on est prêt à mettre sa main à couper que soit Bill Drummond, soit Jimmy Cauty, soit les deux, se cachent derrière le machin. 2 Many DJ's sonnent sans problème comme une version 2000 des JAMS et du KLF. Ce que Drummond et Cauty avaient fait au Rap dans un premier temps, puis à la House, à l'Ambient, à la Dance et à tout ce qui avait un rapport avec la musique populaire, les 2 Many DJ's nous en remettent une couche, avec les mêmes bons vieux samples (Michael Jackson, Prince, New Order...) et les derniers trucs à la mode ou pas. Et bien non, jusqu'à preuve du contraire, ce ne sont pas les KLF qui se font passer pour des DJ belges, mais bien des DJ belges qui se prennent pour le KLF. Même si, conformisme de la jeunesse oblige, ils se font un fort de citer et de respecter tous les copyrights de leur mix. Ah, bah, oui, c'est clair, alors, ce n'est pas le KLF...

        Pourtant, ça sonne comme du KLF, d'un bout à l'autre. Même soucis du bordel et de la dance stupide, même fatras d'idées qui tombent parfois justes et parfois bien à côté de la plaque, même irrespect très respectueux, hein, faut pas croire. Et même style de pochette, tenez, là, encore, avec un sac en papier pour se dissimuler, non, je ne fais décidément pas de la parano aiguë. Alors, voilà, c'est dansant et c'est lourdingue à la longue, c'est un jeu de piste et c'est souvent très drôle. C'est crétin, bon sang, que c'est crétin, mais c'est bon, oui, oui, c'est bon. Mais, ah, contrairement à du KLF, la créativité s'arrête au talent de remixeur. Ici pas de textes surréalistes, pas de démarche situationniste, pas de tentatives de créer de vrais morceaux même si tout n'est qu'une vaste blague. Les 2 Many DJ's ne sont finalement pas le KLF. Alors, oui, c'est jouissif. Et c'est là l'essentiel, me direz-vous.

        Et vous me préciserez aussi qu'il faut que j'arrête de comparer les nouveautés avec mes vieilles références mortes et enterrées depuis plus de 10 ans maintenant. Oui, mais alors ça, vous pouvez toujours courir. Parce que ce disque des 2 Many DJ's c'est d'abord un truc pour "nerds". On s'amuse à reconnaître les morceaux, on commente, on critique, on se souvient, on compare les connaissances musicales. C'est beau comme un Trivial Pursuit édition Pop Music. Mais peut-être bien que derrière la démarche tape-à-l'oreille, qui parfois sonne comme "la musique de Paris Dernière", il y a quelques voies musicales nouvelles à défricher. Des idées qui surgissent ? Oui, y en a et puis de toute façon, un disque idiot pour danser ou crâner comme des idiots, c'est toujours un bon investissement. Quoique qu'on peut aussi le graver, hein, moi, je dis ça, je dis rien.


The Streets - Original Pirate Material

        Le sens du "gimmick", voilà ce qui fait un grand groupe de musique pop. Parce que bon, le rap, c'est de la pop. C'est même du "hip-pop". Et si je voulais me la jouer "critique de disques qui s'y connaît", je dirais que les Streets font du "hip-pop", tant ce premier album navigue entre l'aridité musicale du rap et les trucs accrocheurs de la pop anglaise. Mais bon, on ne va pas aller jusque là. The Streets, c'est juste un gars, Mike Skinner, il est plus jeune que moi, le bâtard, et il nous fait croire qu'il mène une vie de branleur entre le pub et sa PS2. N'en croyez pas un mot. S'il ne fait aucun doute qu'il a glandé comme tout bon ado, ce Original Pirate Material n'a rien d'un disque bâclé ou facile. C'est du bon boulot, du gros boulot, pas un truc de glandu. Les samples sont bien choisis, les mélodies, car il y a des mélodies, sont efficaces, les textes sont grandioses. Du travail de pro, impressionnant et parfois assez novateur.

        Et surtout, c'est accrocheur. A la première écoute, on se fait un peu chier, doucement, gentiment, on respecte, parce qu'on sent que c'est quand même un bon disque. Mais on s'emmerde un peu, y a des facilités qu'on a du mal à avaler, on est déçu. Parce que tout le monde a crié au génie devant cet album. Il est disque de l'année un peu partout. Alors, bon, on se prépare à se prendre une baffe, une claque, un truc du niveau du Soft Bulletin des Flaming Lips, du Dummy de Portishead, vous savez, quoi. Bah, c'est pas trop ça. Mais on insiste et dès la deuxième écoute, pan, ça y est, ça marche.

        Ca nous reste dans la tête. Des bouts de morceaux (tous très courts ou presque, bon point, ça), nous collent au cerveau. Cela va de la progression de cordes de Turn The Page, de l'accroche "Orignal Pirate Material, You're listening to the Streets", de la rythmique ska du grandiose single Don't Mug Yourself, de la litanie de Stay Positive. Oui, là, voilà, le hold-up est en court. De surcroît, avec un minimum de notions d'anglais, on ne peut pas résister aux textes, vraiment brillants, même dans certains moments joyeusement débiles comme sur The Irony Of It All. Et c'est bien là la plus belle réussite de ce Mike Skinner, c'est que son disque se révèle touchant et vraiment sympathique à la longue.

        Par-delà la mode "The Streets" et les ambitions musicales de l'album, il se passe quelque chose dans Original Pirate Material. On s'y amuse, on y est ému, on y est intrigué, on écoute. Oui, on écoute. Et un premier album, sorti en 2002 mais je suis en retard d'une rame, que l'on a envie d'écouter et de réécouter, ce n'est pas rien. C'est même beaucoup. Sans doute pas le chef-d'œuvre que certains ont cru entendre, mais un beau disque, oui, certainement. C'est dire si ça vaut la peine d'y jeter une oreille.

 

 
 
 
 
 
 
 
 
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