La Forteresse cachée
(1958)

Réputé et présenté jusque sur la jaquette du DVD comme étant LE film ayant le plus directement inspiré George Lucas pour le premier épisode de Star Wars (enfin, le quatrième), la Forteresse cachée risque de beaucoup décontenancer les nouveaux spectateurs alléchés par cette comparaison. En effet, si la Forteresse cachée est bien un grand film d'aventure, il l'est selon les critères du maître japonais, et donc nous sommes très éloignés des attentes du public désormais habitué aux règles plus ou moins fixées par les premiers blockbusters du tandem Lucas/Spielberg. Chez Kurosawa, en effet, l'action telle que nous la concevons à présent se limite à une grande scène de duel à la lance, admirable de chorégraphie et de tension, et à quelques brèves poursuites ou confrontations (parfois hors-champ) sur l'ensemble des 2h20 du métrage.
Si les quelques scènes de foule sont inoubliables (la révolte du début, le village, la cérémonie du feu), la Forteresse cachée se distingue plutôt dans la veine la plus minimaliste du genre épique. C'est avant tout, comme son titre l'indique, un fascinant récit topographique et une errance stratégique où chaque séquence se joue comme un mouvement aux échecs, le but étant de faire parvenir la princesse (la reine, la dame, peu importe), ainsi qu'une généreuse quantité d'or, d'un point à l'autre de la carte, en utilisant tous les stratagèmes pour éviter les troupes adverses, les traîtres, les pièges du terrain, etc
Donc, si l'on pourra avoir l'impression qu'il ne se passe que peu de chose, le film est en fait une ode au mouvement, à la tactique militaire du général Rokubura, prêt à tous les sacrifices et à tous les artifices pour remplir sa mission, que l'influence des jeux vidéos nous permettrait à présent de qualifier : « d'infiltration ». À ce niveau, l'oeuvre n'a pas pris une ride, les subterfuges déployés par le personnage de Toshiro Mifune n'ayant rien perdu de leur maestria, et la mise en scène de Kurosawa, pleine d'inventions même lorsqu'il s'agit de cadrer une poignée de personnages immobiles, ne cesse encore d'impressionner.
Néanmoins, l'omniprésence du duo de paysans, dont les incessantes disputes ne prêtent plus que rarement aux sourires, occupe sans doute une trop grande partie du métrage. Si l'on comprend bien le propos de Kurosawa, qui a incarné en ces deux gens du peuple tous les vices mais aussi toute la tendresse rustre des paysans japonais, l'insistance sur leur vénalité, leur concupiscence, leur lâcheté et surtout leur bêtise s'avère assez rapidement redondante et entame fréquemment le rythme du film, pour laisser place à des numéros comiques relativement datés, voire ratés. Par contre, pour une fois, Kurosawa essaie de développer un personnage féminin positif, mais en le transformant en garçon manqué, qui évoquera forcément la princesse Léia et une flopée de donzelles équivalentes dans l'histoire hollywoodienne. Petite peste qui ne sait pas parler sans hurler (ce qui rend son « déguisement » en « muette » des plus appréciables), et qui prend constamment la pause la cravache à la main, elle distille un érotisme paradoxal qui fera date au sein du cinéma d'aventure et d'action.
La Forteresse cachée, dans son évidente richesse plastique et son ludisme parfois très inattendu, demeure l'une des oeuvres les plus « légères » et accessibles de Kurosawa, comme une récréation glissée entre d'autres films beaucoup plus sombres et profonds (le Château de l'araignée, les Bas-fonds, les Salauds dorment en paix), et qui offre à Toshiro Mifune un rôle de héros impitoyable, malin et moqueur, taillé dans le plus beau marbre du mythe cinématographique. |