
On a déjà tellement écrit sur ce qui pourrait bien être l'un des grands films du 20e siècle, qu'il est assez difficile d'ajouter des lignes concernant 2001. Je pourrais insister sur le fait que le film est mille fois supérieur au roman de Clarke, que c'est le meilleur film de Kubrick aux côtés de Barry Lyndon, que 2001 a ouvert une nouvelle ère pour le cinéma, que rarement musiques et images ont été à ce point en symbiose, que la richesse du film lui donne un caractère inépuisable, etc...

J'aimerais quand même, toutes proportions gardées, essayer de proposer une interprétation du film (qui a déjà été donnée sans doute, mais bon...). Une interprétation qui me semble la plus proche de ce que Kubrick avait en tête en faisant le film. Pour cela il suffit de regarder la filmographie complète du metteur en scène, et de se référer aux quelques témoignages qui nous avons sur la vie et les passions du Monsieur.
Et j'en déduis ainsi que 2001 est bel et bien un manuel de philosophie tout en images et que cette philosophie doit tout autant à Hegel qu'à Nietzsche. Je sais que l'interprétation Nietzschéenne de 2001 a beaucoup d'adeptes et c'est normal, car la clef la plus évidente du film est bien entendu le Ainsi Parlait Zarathoustra de Richard Strauss qui accompagne les tournants du film. Volonté de puissance, évolution vers le Surhomme, Éternel Retour... 2001 se prête fort bien à une grille de lecture Nietzschéenne. Mais cela fonctionne tout aussi bien avec Hegel.

2001 c'est un peu la mise en image de la Phénoménologie de l'Esprit. Conscience, Raison, Esprit. Conscience de soi, conflits avec les autres consciences de soi, etc... Si on reste très pointu (et il le faut), c'est à dire en suivant exactement les étapes de l'évolution de l'esprit humain vers l'Esprit, "l'individu qui est un monde", 2001 devient d'une limpidité exemplaire. Le monolithe n'est ni Dieu (loin de là), ni les E.T.s, ni même la Volonté de Puissance, le monolithe est une pure abstraction (et en cela la forme géométrique parfaite est une évidence). Le monolithe est finalement un simple écran noir (comme le montre très bien la fin du film) et on pourrait le concevoir comme un simple concept philosophique, il est l'incarnation d'un concept. Toujours là pour ouvrir une nouvelle étape du film, une nouvelle étape de l'esprit, qui suppose une nouvelle confrontation avec soi, avec les autres, avec le monde extérieur.

Première étape, l'aube de l'humanité, terreur face au monde extérieur (confrontation avec la nuit, avec les forces de la nature), conflit avec les autres (et une bien chouette dialectique du maître et de l'esclave tant qu'on y est, dialectique qui se retrouvera avec Hal et Bowman). Et là il y a évolution, passage de la conscience à la raison. Deuxième étape sur la lune, et cela semble fonctionner aussi sous le même schéma, très étonnant. Même si ce passage semble moins important que les autres.

Le voyage vers Jupiter est peut-être le segment le plus passionnant du film. Tous les conflits possibles sont étudiés au maximum. Le conflit entre l'homme et sa machine qui semble elle-aussi atteindre la conscience à l'approche du monolithe (c'est pourquoi l'explication du bug, donnée dans 2010, est assez stupide). Un conflit des consciences de soi entre homme et machine. Hal en vient au "terrorisme de la pure conviction". La machine a une morale, qui lui semble parfaite et elle n'hésitera pas à l'imposer aux autres par la force. Hal est-il le Robespierre des ordinateurs ? (oui je sais c'est finalement assez amusant 2001...). Enfin le conflit des raisons tourne à l'avantage de l'Homme (Bowman étant bien plus, évidemment, qu'un simple personnage de fiction). Celui-ci peut aborder l'ultime étape.

Ultime étape qui peut tout aussi bien être vu comme l'accession au Surhomme que l'accession à l'Esprit. Le ftus final, c'est l'Esprit Universel, la fin de l'Histoire, bien sûr on est toujours dans le domaine du concept pur. Et c'est ainsi que l'Homme en vient à vieillir et à mourir en accéléré. Cette séquence est d'ailleurs bien souvent un pur et simple plaisir visuel et intellectuel. Le décor en particulier brille par une apparente gratuité, mais il représente un idéal esthétique et "confortable", voire familier qui flatte les désirs humains.

Mais sans avoir Bac + 12 section philo, on peut bien sûr adorer le film de Kubrick. Visuellement sublime, porté par une bande son phénoménale, riche en émotions complexes et en mystères réjouissants, 2001 est un film magique même si finalement assez austère. Comme c'est sans doute le film qui m'a éveillé à la cinéphilie, je n'ai aucun recul, j'adore 2001. Les "longueurs" du film ne sont là que pour servir son propos (en particulier la plus retranscription du "vide" spatial, de la solitude et de l'effroi que peut causer l'idée d'infini)
Un film parfait, d'une intelligence rare, la démonstration de ce que le cinéma peut faire de meilleur. Une uvre à la fois fastueuse et intelligente, un film de genre qui sert un véritable propos philosophique, des effets spéciaux au service d'une histoire fabuleuse. L'un des 5 ou 6 Chefs-d'Oeuvre Absolus du siècle de 7e Art.
CODA : ressortie du film en salles en 2001.
On a restauré le chef-d'uvre, on a ajouté une introduction tétanisante (la musique du monolithe sur fond noir, forcément) et une conclusion divine (le Beau Danube en son entier sur écran noir aussi), on a retrouvé des "scènes perdues" (principalement sur la station spatiale) qui donnent les larmes aux yeux. Et c'est bien de larmes dont il s'agit avec ce retour du plus grand film de l'histoire du cinéma sur grand écran. L'occasion de re-découvrir, dans les meilleurs conditions, à quel point ce film est le plus fort, le plus intelligent. On a l'impression, en visionnant 2001, de s'élever, littéralement. De s'élever vers cet état de conscience que décrit la dernière partie du film. 2001 n'est pas un trip, 2001 n'est pas une drogue (quoique), il parle directement à notre raison, à notre sensibilité, il nous renvoie un miroir terrible d'intensité, chaque seconde, chaque image, est un reflet du monde unique dans l'histoire du cinéma. Ce film est indépassable, il est la somme, la clef de voûte. Il est dit que le cinéma mourra en 2041. Il est dit que l'on peut aller au-delà de l'infini. Film Sublime, 2001 est une oeuvre sans égal.

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2001 : A Space Odyssey. Un film de Stanley Kubrick. Avec Keir Dullea, Gary Lockwood, William Sylvester, Daniel Richter, Douglas Rain. Scénario de Stanley Kubrick et Arthur C. Clarke. Directeur de la Photographie : John Alcott et Geoffrey Unsworth. Montage de Ray Lovejoy. Musique de Richard Strauss, Johann Strauss, Gyorgy Ligeti...