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Dogville
Comme un David Lynch, boudé pour son chef-d'oeuvre Fire Walk With Me, c'est au moment où Lars Von Trier signe son meilleur film que Cannes lui tourne le dos. La mode est passée. Mais cela importe peu, bien peu, face à la surprenante réussite qu'est Dogville. Pourtant, on pouvait craindre une énième manipulation de la part d'un metteur en scène roublard qui avait depuis longtemps chassé la sincérité de son uvre, au profit de ce que le public attendait de lui. Après les sommets de guimauve et de cynisme horripilants, vaguement dissimulés sous des expérimentations très discutables, qu'étaient Breaking The Waves et Dancer In The Dark, on pouvait attendre le pire de ce Dogville. Un énième chemin de croix d'une jeune femme innocente, face à la cruauté humaine. Le tout emballé dans trois heures de mise en scène théâtrale et porté par la performance d'une actrice de renom. Cela sentait le piège ! On se méfiait. On y allait presque à reculons.
Mais dès le prologue, on est surpris. La mise en scène s'avère fascinante, immédiatement cette ville nous happe, on est émerveillé par le foisonnement des idées, par leur précision, leur efficacité, parfois par leur poésie. Peu à peu, on s'intéresse aux personnages, on se passionne pour ce suspens qui ne ressemble à aucun autre. Et on trouve Nicole Kidman géniale, ce qui n'est pas la moindre des révélations du film. Certes, on peut pester contre la complaisance de Von Trier dans sa description du calvaire de Grace. On est gagné par le dégoût, mais c'est le but recherché. On craint pourtant un autre final christique, mélodramatique, pour faire pleurer les midinettes. Et si l'on reste admiratif d'un bout à l'autre devant l'esthétique du film et la force de son récit, on est un peu sur la défensive face à sa probable conclusion.
Mais c'est dans son épilogue que Dogville touche au génial. Prenant à contre-pied la morale, mais répondant aux attentes plus ou moins inconscientes du spectateur, Von Trier nous balance un concentré de vérités humaines dans la gueule. Un acte aussi bien provocateur, politique et malin que finalement courageux et sincère. Comme si le metteur en scène en était arrivé à un degré supérieur de sa réflexion, de son étude des hommes et qu'il osait nous faire profiter de son point de vue tout neuf. Dans ses dernières minutes, Dogville saisit à la gorge, ravit par son ambiguïté et son refus manifeste de répondre aux questions qu'il pose. Une impressionnante réussite, aussi novatrice dans sa forme que dans son propos.