Sleepy Hollow

troisième vision

 

    Et la lumière fut ! Ce qui est toujours bon à noter, surtout dans une salle de cinéma. C'est avec la 3e vision, toujours dans la même salle, la même copie VO, le même public hétérogène, que la lumière est venue. Du moins, c'est avec la 3e vision que la lumière s'est faite plus évidente. J'ai enfin vraiment apprécié Sleepy Hollow, j'ai enfin vécu le film d'une manière satisfaisante, appréciant enfin la construction dramatique. Car les remarques des visions précédentes demeurent valables. La narration du dernier Burton n'est pas apocalyptique mais elle frôle souvent le catastrophique. Le rythme est épileptique. Le cœur du film (les cœurs du film) tient presque de l'image subliminale (de l'image sublime, aussi, oui...). Sleepy Hollow est un film hollywoodien conçu pour plaire à un public américain. Les gens doivent pouvoir manger leur pop-corn tranquillement (pas trop de gore, please), sans être trop dérangé dans leurs convictions primaires (pas trop de critique religieuse, pas trop de paganisme, pas trop de décapitations d'enfants en bas âge). Il faut que tout cela soit DIVERTISSANT. Aux USA, je le répète, pour ceux qui font les films, le cinéma c'est une industrie (comme les pâtés de porc en boîte... les films de Jan De Bont transmettent-ils la lysteriose ?) et pour ceux qui regardent les films c'est du divertissement (comme les soirées Jean-Pierre Foucault). Et l'art dans tout ça ? Bah... euh... par bribes, parfois, pas trop... et encore.

    C'est en cela que Tim Burton m'a toujours épaté (depuis que j'ai découvert le premier Batman, donc). C'est dans sa capacité à mettre de l'art/du Cinéma dans le produit cinématographique demandé. Mais tout cela est bien reconnu aujourd'hui. Par contre, et c'est le fan ultime que je suis qui le dis, il ne faut pas oublier que Burton est un pur enfant d'Hollywood, juste un peu excentrique, juste un peu original par certaines de ses références, juste un peu plus sensible que les autres, avec un ego développé comme il le faut. Mais c'est un enfant d'Hollywood, donc, quelque part, dans son inconscient, un film ne peut pas ressembler aux Vestiges du Jour, un film ne peut pas déraper vers un anti-Hollywood total. Je crois que Burton dit vrai quand il affirme ne pas connaître les grands classiques du cinéma dit d'auteur. Il ne les connaît que par les parodies et les hommages, il ne connaît pas son Murnau par cœur, quoi que l'on puisse en dire. Dans l'inconscient hollywoodien de Burton, cinéma "d'auteur" = cinéma chiant. Et c'est sans doute cela qui fait que ses films sont parmi les meilleurs du monde. Burton fait du cinéma d'auteur comme d'autres faisaient de la prose : sans le savoir (ah tiens, ça c'est une formule tellement impeccable qu'on va la retrouver dans un prochain numéro de l'Ecran Fantastique...).

    Donc Sleepy Hollow est un film de divertissement hollywoodien avec des bouts de Burton (donc des bouts d'auteur) dedans. Des obsessions, des hommages, des auto-citations, une imagerie, un humour... Du Tim Burton un peu partout. Mais sensiblement différent que d'habitude. Au plaisir quasi onaniste de Mars Attacks !, à l'auto-biographie par procuration d'Ed Wood et d'Edward (et de Vincent), à la comédie SELON Burton de Pee Wee ou de Beetlejuice, se substitue un Sleepy Hollow avant tout là pour faire des entrées. Un film sauvetage, comme je l'ai déjà dit. Le problème réside dans le fait que si Burton commet effectivement le remake de la Planète des Singes c'est tout mon édifice qui s'effondre et je n'ai plus qu'à mettre la clef sous la porte. Et si avec Sleepy Hollow, Burton reste un poète, indéniablement, j'avoue partager l'inquiétude de ce lecteur des inrocks qui voit Burton sur une pente glissante. Un Burton qui à force de faire des films pour s'amuser finit par retomber dans la poigne de l'industrie cinématographique. Que pourrait faire Burton au commande du remake de la Planète des Singes ? Faire le remake d'un film qui n'en a pas besoin le moins du monde (et pourquoi pas un remake de 2001 ou de la Nuit du Chasseur, tant qu'on y est ?), ce n'est pas une perspective des plus réjouissantes pour un Burton indéniablement complaisant avec un peu tout le monde (et pas seulement lui-même) ces derniers temps. Sans doute l'expérience Superman Lives et cet ultime refus de faire des concessions qui a fait perdre beaucoup d'argent à Warner et beaucoup de temps à Tim, y est pour beaucoup.

 

    Dans Sleepy Hollow il y a tout ce que l'on demande à un film de Burton, si si, TOUT. Mais en avance rapide... Du romantisme ? Y en a ! De l'érotisme décalé et malsain ? Y en a ! De la magie ? Y en a ! Des hommages aux séries B d'antan ? Y en a partout ! De la violence poétique ? Y en a ! De l'humour noir et cruel ? Y en a à tous les étages ! Du gothisme ? Y en a ! De la critique sociale ? Y en a ! De la psychanalyse burtonienne ? Y en a ! Des personnages bizarres ? Y en a ! Lisa Marie ? Y en a ! De la musique de Danny Elfman ? Y en a (mais mal mixée, enfin bon bref...), etc... Tout y est, on est à la limite du catalogue, on est à la limite du procédé, on flirte avec le gouffre, aie aie aie, on n'est pas passé loin de la catastrophe. Burton fait du Burton, on est heureux mais on est en droit de se poser certaines questions.

    On attendait la suite de Mars Attacks ! avec impatience. Burton allait-il retrouver son émotion gothico-romantique (pléonasme) qu'il avait perdu dans son cartoon cynique plein de martiens ? Avec Sleepy Hollow, la réponse est oui, voire même un peu trop "oui". La volonté de faire "gothico-romantique" est presque trop pressante pour être honnête. Le style Burton serait-il devenu un vrai style ? Burton ferait-il du Burton comme d'autres font des films pour ados ? Sleepy Hollow : genre ? Film de Tim Burton. Et on en revient à la Planète des Singes, qui a priori n'a rien à voir avec l'univers burtonien. En fait, je suis POUR le changement d'univers de Burton, qu'il aille porter sa poésie et son romantisme dans des terres moins gothiques et moins cyniques. Mais pas avec un remake à l'utilité zéro !

    Bon, on peut aussi se demander pourquoi, moi le fan intégriste de la première heure, je fais ainsi la fine bouche, préparant même un futur retour de bâton dans les pattes de mon Tim à moi. Simplement parce que quand on est fan on demande toujours plus, c'est normal. Le fan ne veut pas être déçu, le fan est mesquin, le fan est chiant. Sleepy Hollow ne m'a pas déçu, j'adore ce film, bon sang, oui, et avec le temps je vais l'adorer plus encore (non ce n'est pas de l'auto-suggestion, c'est un cri du cœur). Mais je sais que le Tim de Batman Returns aurait pu faire mieux, que Sleepy Hollow aurait pu être un chef-d'oeuvre incontournable, un monument limite révolutionnaire. Et finalement nous avons un sublime film Fantastique, beau à mourir, drôle, palpitant, intelligent avec juste ce qu'il faut de poésie et de sorcellerie. Mais comme Schindler, Burton aurait pu faire plus (c'est quoi cette comparaison, là ?? Au moins on me la volera pas celle-là...).

 

    Et le problème c'est que d'un coup Burton perd du terrain sur son plus sérieux concurrent : Peter Jackson. Pour l'instant Jackson prend un net avantage sur le terrain de meilleur metteur en scène (occidental, certes) du monde (le plus constant en tout cas). Jackson, depuis l'origine, fait ce qu'il veut, tout ce qu'il veut, se renouvelle sans cesse sans se perdre et abandonne chefs-d'oeuvre sur chefs-d'oeuvre sur son passage. Au premier abord, on se dit qu'il n'y a pas beaucoup de rapports entre Bad Taste, Heavenly Creatures, The Frighteners et Forgotten Silver. Et finalement, en y regardant juste d'un peu plus près, on découvre l'unité thématique ET formelle d'un cinéaste hors normes. Un vrai indépendant qui fait du cinéma de genre en brillant plus que tous les autres réunis. Et avec le Seigneur des Anneaux, sans aucun doute, Jackson va devenir le "roi du monde" (yipee ! yipee !). Donc, en février 2000 et à deux semaines d'intervalle, sont sortis Sleepy Hollow et Forgotten Silver, on a plus parlé de l'un et l'autre est en train de passer totalement inaperçu. D'un côté un divertissement luxueux et parfois sublime et de l'autre un faux documentaire dingue, drôle, original à l'excès et... terriblement poétique. Du choc des titans, c'est Peter Jackson qui est sorti vainqueur. (Une nouvelle fois ? The Frighteners meilleur que Mars Attacks ? J'en ai bien l'impression...). Je me permets de faire ces comparaisons, parce qu'à la base je suis fan de Burton et que Jackson est arrivé bien plus tard dans mon cœur (avec Heavenly Creatures, une entrée en fanfare qui balayait à l'époque Edward et Batman...). Et on ne pourra pas m'accuser de partialité. Sur un site de malade de Burton, je l'affirme, Peter Jackson, depuis 1996, ne cesse de laminer Burton quasiment sur son propre terrain (Heavenly Creatures : grand film romantique désespéré et cruel. The Frighteners : comédie fantastique où chaque part est équitablement dosé (le film fait plus peur que Sleepy Hollow et... euh... ah zut... mais c'est vrai... The Frighteners c'est mieux que Sleepy Hollow... enfin bon bref...), etc...). Mais bon je digresse, je digresse, je me perds, j'aurais largement le temps de revenir sur le cas Jackson une autre fois.

 

    Parce que bon, on est ici pour parler de Sleepy Hollow, grand petit film ou petit grand film, au choix, mais pas un grand film raté, ça non. Sleepy Hollow, tel que l'a voulu Burton, est une réussite du 7e Art. Et pour un film hollywoodien de divertissement c'est un chef-d'oeuvre (air connu), mais l'effet de surprise ne joue plus. Depuis Batman 2, on sait combien Burton peut voler un film qui ne lui appartient théoriquement pas (ou si peu...). Ce qui fait qu'aujourd'hui, l'aspect : "ouah ! Burton est un auteur au cœur du système, il fait des trucs pas pensables dans un film ricain". Cet aspect est un peu éventé. On ne peut plus s'extasier devant un Burton parce qu'il ose la décapitation à tout va ou l'hommage aux Hammer Films. On le sait capable de cela depuis longtemps. Ce que Burton possède en puissance, maintenant on le connaît bien. On veut qu'il brise son ontologie, qu'il botte le train à Aristote et qu'il nous prouve qu'il peut faire des choses qui n'appartiennent pas à sa définition (mais là je m'emporte et tout le monde n'a pas suivi, pardon c'est la déformation professionnelle). En clair : on sait ce que fait Burton, on sait ce qu'il peut faire en rapport avec ce qu'il a déjà fait, on veut qu'il fasse des choses auxquelles on ne s'attend pas, on veut qu'il ne perde pas sa poésie décalée, son goût du grotesque et sa haine de la norme, mais qu'il y ajoute du neuf, qu'il chasse les toiles d'araignée de son manoir et qu'il nous fasse un polar HK, enfin, voilà, quoi...

    Sleepy Hollow n'est pas un film politiquement correct, c'est un film burtoniennement correct (ouhla, ça s'arrange pas les adjectifs et les substantifs...). Et on demande à l'homme qui nous a donné Batman Returns de ruer tout le temps dans les brancards. Et si Mars Attacks ruait méchamment dans le politiquement correct, il n'en restait pas moins bien en deçà des capacités (supposées ? idéalisées ?) de Burton. De même pour Sleepy Hollow. Oui, je sais combien il est difficile de faire des films (et surtout de trouver des financements... rhaaa... les financements... enfin bon bref...), et je sais que Burton serait capable de faire un western si on lui en donnait les moyens. Mais bon, il ne le fait pas, donc on juge ce que l'on a devant les yeux. Et comme j'en ai marre de toujours en revenir à une critique complexe de l'œuvre de Burton (et qui n'engage que moi, avis aux plagieurs), je juge à l'emporte-pièce ce que j'ai devant les yeux : Sleepy Hollow est un film magnifique et magique, moins bon que les grands chefs-d'oeuvre de Burton, mais suffisamment réussi pour mettre en pièce (presque) toute la concurrence. Et voilà....