Sleepy Hollow

seconde vision

 

        Ah mes enfants ! On a beau dire mais quand même, la vie c'est bien fichue. La première fois que j'ai vu Edward Scissorhands, c'était en vidéo (et oui...), le jour de Noël 1992. J'étais fan de Burton au dernier degré, Batman Returns était de loin mon film favori, ma plus grande émotion dans une salle de cinéma, le déclic qu'il me manquait pour bien comprendre que j'allais désormais consacrer mon existence au 7e Art. Et donc j'allais voir le fameux Edward, qui n'était pas encore à l'époque le film culte qu'il est aujourd'hui. Et bien, j'ai fait beaucoup d'avances-rapides, j'ai trouvé le film assez plat, assez maladroit et très frustrant. Les meilleurs moments, ceux dans le manoir (surtout ceux avec Vincent Price) était bien peu nombreux, trop courts. Les passages de satire sociale ne me touchait pas des masses, en fait j'étais franchement largué, attendant toujours qu'il se passe quelque chose d'exceptionnelle. Mais la fin du film m'avait détruit, traumatisé, j'étais écrasé par le génie du dernier quart d'heure, proprement fabuleux (je suis toujours écrasé par le dernier quart d'heure d'Edward, mais encore plus aujourd'hui). Mais dans l'ensemble le film me paraissait bancal, génial par endroit et assez moyen à d'autres, bref je ne savais pas trop quoi en penser, j'étais déçu.

        On sait maintenant combien cette déception n'était que provisoire. Pour bien s'en rendre compte il suffit de se référer à la page que j'ai consacré au film. Aujourd'hui, Edward est mon film fétiche, du moins l'un de mes 5 films fétiches, les 5 "intouchables" qui sont le contrepoison du quotidien (pour mémoire : The Lovers, Heavenly Creatures, Edward, Batman Returns et Fire Walk With Me). Depuis ce jour, je ne suis sûr que d'une chose en matière de cinéma : une vision n'est jamais suffisante et tous les films (si si, tous les films) ont droit à une seconde chance. Une seconde vision, une semaine, un mois, un an, des années plus tard, qu'importe. Un film est fait pour être revu. Et les jugements du moment se doivent de supporter le temps. D'autres exemples ? La première fois que j'ai vu La Haine, j'ai été emballé au-delà du raisonnable. J'y suis donc retourné deux semaines plus tard pour me retrouver devant ce qui était objectivement le même film mais qui pour moi m'a paru être un quasi nanar. Indéniablement, le film ne supportait pas l'épreuve des visions successives et encore moins l'épreuve du temps. Autre exemple qui est à la fois l'une des exceptions à la règle et qui vient néanmoins la confirmer. Muriel's Wedding, que j'ai adoré dès la première vision mais qui ne cesse de grandir dans mon cœur avec le temps qui passe, plus je vois le film plus je l'aime. De toute façon, il ne faut pas s'arrêter au premier jugement, et cette règle d'or devrait être inscrite en grosses lettres sur toutes les revues de cinéma. Mais là, je fantasme...

        Tout cela pour en revenir à Sleepy Hollow, dont la deuxième vision, 4 jours après la première, annule une bonne partie de ce que je disais dans ma première chronique. Oui, Sleepy Hollow est une déception pour le fan intégriste/extrémiste/dangereux de Burton que je suis, il ne pouvait être qu'une déception, car pendant deux ans et des poussières j'ai idéalisé ce film au-delà du raisonnable. Oui j'aurais bien pris 30 minutes de Lisa Marie en sorcière, oui j'aurais tué Johnny Depp à la fin, oui j'aurais mis un poil moins d'humour, oui j'aurais voulu un film plus romantique et moins "commercial", oui j'aurais dépassé aisément les 2 heures de métrage, oui j'aurais tué le monteur qui fait n'importe quoi trop souvent. Mais, oui, aussi, maintenant c'est clair, Sleepy Hollow est un chef-d'oeuvre. Le chef-d'oeuvre d'un genre unique, la comédie fantastique hommage néo-romantique post-gore esthétisante. Un genre qui n'existe pas mais qui ferait bien plaisir à un chroniqueur quelconque des Inrocks, alors rien que pour lui, je l'invente. Sleepy Hollow est un film plus réussi que Mars Attacks ! mais moins personnel que Ed Wood, etc... Sleepy Hollow, c'est Burton courant après le succès public qui doit sauver sa carrière. D'où les concessions énormes qu'il fait au spectacle hollywoodien de base. Des plans trop courts, pas trop compliqués, des situations dérangeantes mais pas trop (sinon on met des gags et ça passe mieux, cf la scène d'autopsie ignoble, poilante et géniale), une histoire claire et classique (malheureusement à vouloir tout éclaircir, Andrew Kevin Walker embrouille tout), et un minimum d'effets poétiques (mais un minimum qui fait le maximum). Oui, ce film visait le succès commercial, mais une nouvelle fois, Burton s'arrange pour pirater le système de l'intérieur.

        Résultat : un festival Johnny Depp hilarant en anti-héros pleutre, suffisant et cadavérique. Une galerie de seconds rôles chargés par toutes les tares de la Terre. Une méchante, très très méchante, ayant étrangement les mêmes motivations que le Pingouin (ou presque, encore une histoire de vengeance comme dans beaucoup de Burton) et copulant sur le thème de Catwoman (diantre ! une coupure ! une coupure ! figure de style respectée). Un méchant cavalier très méchant mais ce n'est pas de sa faute (enfin si, mais non...), Terminator sans sa tête et parodique quand Walken lui prête son cabotinage. Une charge en règle contre le bon peuple, l'obscurantisme, la religion, le fanatisme, la norme, etc... Là encore, le "cahier des charges" est respecté. Du gore que ne renierait pas Peter Jackson, miam miam, réjouissant au possible, c'est même la grande originalité de Sleepy Hollow, qui paradoxalement n'est pas un film aussi violent que les Batman. Un zeste de cruauté, indispensable. Beaucoup de références, énormément de références, partout, partout, des références. Martin Landau, Michael Gough, Christopher Lee, Jeffrey Jones... Des acteurs références. Mais ce n'est pas tout, Burton s'auto-citant avec délectation. Ici des citrouilles, là une scène de moulin avec une entrée du cavalier identique à celle de Batman dans la cathédrale... La plus belle de ces citations étant bien sûr la scène du verger, fabuleuse réminiscence de la Ice Dance d'Edward et plus belle scène du film (logiquement) et évidemment beaucoup beaucoup trop courte. Ces flashbacks, d'ailleurs, dont je ne ferais jamais assez l'éloge et qui pâtissent tant du montage, qui certes, se justifie par l'aspect "rêve" mais qui pilonne la beauté hallucinante des images et des situations (et de Lisa Marie, dont on ne dira jamais assez qu'elle est l'une des divinités de notre Univers). Lors de ces séquences oniriques, Burton atteint des sommets, offrant au cinéma des images "idéales" comme seuls un très grand peintre peut les concevoir.

        Ah oui, tiens, tant que j'y suis, la question du talent de cinéaste de Burton ne trouve pas du tout sa réponse dans Sleepy Hollow, dont la narration est peut-être la plus mauvaise de toute l'oeuvre de Burton. Non, Burton est un grand cinéaste parce qu'il est le metteur en scène d'Edward Scissorhands, film qui ne fonctionne justement pas du tout sur la simple juxtaposition de séquences vaguement liées par un scénario des plus classiques. Si le problème de Burton cinéaste pouvait être soulevé avec Mars Attacks, Sleepy Hollow ou même avec les Batman (et encore...), Edward et Ed Wood suffisent à démontrer le contraire. A la lumière de ces deux œuvres, la façon de filmer de Burton s'éclaircit et d'un coup, l'unité cinématographique des "cas à problème" apparaît au grand jour. Mais encore faut-il prendre la peine de les revoir. Et de toute façon, et paradoxalement pour un cinéaste de "spectacles", la technique chez Burton n'est jamais très intéressante. Car il veut toujours la rendre la moins visible possible et c'est tant mieux. Les films de Burton sont moins des films pour cinéphiles que pour spectateurs et c'est là une de ses grandes forces. Il n'y a aucun intérêt à disséquer la technique de Burton, il y a tout intérêt à disséquer le fond de ses œuvres (même si du sang en gicle abondamment, comme c'est le cas ici). Court Tim, les zétudiants en cinéma ne t'auront pas !

        Bon, j'en étais où ? Au fait que Sleepy Hollow ménage son lot d'effets anti-Hollywood. Evidemment, notamment dans son parti-pris d'un minimum d'effets spéciaux spectaculaires pour un maximum de recherche dans les décors et la photographie. Je ne vais pas insister ici sur l'aspect visuel du film, tout le monde en parle, et j'y reviendrais plus tard en étudiant des aspects qui semblent être passés inaperçus (mais pour cela je dois retourner voir le film, encore et encore, pour le plaisir et pour le "travail".... enfin... surtout pour le plaisir....). J'en reviens donc au fait que Sleepy Hollow est bien meilleur à la seconde vision, il apparaît plus cohérent, plus maîtrisé et surtout on fait son deuil du film "idéal" pour apprécier ce que l'on a au menu. Et dieu sait que le menu est délicieux. On vient même à trouver que les scènes entre Depp et Ricci sont d'une grande force (et pourtant, les dialogues sont d'apparence très anodine, erreur ! erreur !). Erreur, car c'est justement quand Burton abandonne son cavalier sans tête, son enquête et toute la structure narrative "essentielle", qu'il raconte les meilleures histoires. Oui, Burton ne sait pas raconter les histoires qu'on lui impose, mais il sait magiquement raconter les histoires qu'il choisit. C'est pour cela que Edward et Ed Wood sont ses films les plus cohérents, parce que l'histoire principale passionnait Burton au point qu'il n'avais pas besoin d'aller cacher ses vrais centres d'intérêt dans les coins obscurs. Dans Sleepy Hollow, on sent très bien que ce qui intéresse Burton ce sont les oppositions magie blanche et magie noire, rationalisme et croyance, certitude et doute, mythes et sciences. Et tout cela est contenu au détour des scènes les plus brillantes du film. L'ouverture à New-York, les face à face entre Ichabod et Katrina, le flash-back sur le Cavalier (si si !), les rêves d'Ichabod, la fin. Tout Sleepy Hollow, comme je le disais dès la première vision, est construit comme pour éloigner le spectateur du cœur du film. De la même façon que Batman Returns faisait tout pour dissimuler les vrais enjeux de ses images. La main blessée de Miranda Richardson dépassant de l'arbre des morts et faisant un ultime signe de la suivre aux Enfers, c'est non seulement une fabuleuse image de cinéma mais c'est aussi un appel aussi troublant que ceux de la morte-vivante Selina Kyle dans Batman 2. Appel, obligatoirement désamorcé par le gag récurent d'Ichabod s'évanouissant. Ichabod, qui ne cesse de s'évanouir, avant ou après les instants les plus dérangeants, les plus porteurs de sens du film (en particulier avant ses cauchemars). Et c'est lorsque la salle rit encore du gag de Depp (qui vient détendre l'atmosphère après les scènes de violence qui précèdent les scènes d'évanouissement), que Burton sort le grand jeu. D'où cette impression bizarre qui accompagne la première vision du film : à force de vouloir jouer sur le premier et le second degrés, en même temps, Burton ne va-t-il pas se perdre en route et faire un film, certes divertissant, mais aussi inutile que Pulp Fiction (par exemple) ?

        La réponse se trouve avec le temps. Et pour ceux qui n'ont pas leur doctorat es burtoneries, il reste un divertissement de très très haute tenue, nettement plus intelligent que la moyenne. Un nouveau film anti-Matrix, un nouveau 13e Guerrier, qui répond au désir de virtualisation du spectacle par une oeuvre qui échappe en grande partie aux modes. Les seules concessions qu'accordent Burton à la mode (surtout au niveau du montage et du rythme) sont les principaux points faibles de son film, mais lui ont accordé le succès public qu'il se devait d'avoir. Sleepy Hollow est un film "bouée de sauvetage" pour Burton, celui qu'il devait porté de nouveau au sommet du Box Office après les échecs successifs et cuisants d'Ed Wood, de Mars Attacks et de Superman Lives (qui ne s'est jamais tourné, mais qui a coûté très cher quand même). Avec les presque 100 millions de dollars de recette aux USA, Sleepy Hollow est le plus gros succès de Johnny Depp et l'un des plus gros succès de Burton, certes, ce ne sont ni les chiffres d'un Disney ou d'un Bruce Willis (qui ne fait jamais moins de 100 millions sauf avec des nanars pires que d'habitude (le 5e Elément par exemple). Sleepy Hollow se devait donc de plaire au plus grand nombre, aux bouffeurs de pop-corn majoritaires et quand même un petit peu aux amateurs de cinéma, aussi. Une nouvelle fois, Burton a réussi. Il a réussi une grande comédie fantastique sublime, qui est effectivement le pendant esthétisant de Beetlejuice ; une grande comédie fantastique dont les méandres ne sont pas prêts de livrer tous leurs secrets. 

        Finalement, on découvre que Burton n'a pas grand chose à faire de son cavalier sans tête. Simple silhouette dévorée par un montage et un visuel délirants. Le cavalier sans tête sans sa tête (justement), n'est qu'un objet (prêt à devenir une figurine, certes). Un jouet manipulé à distance, un fantôme, un symbole de plus parmi tant d'autres. Certes c'est lui qui doit assurer le spectacle, mais il n'est qu'un éclair de plus parmi les autres éclairs en délicieuse caricature des films d'horreur d'autrefois, quand on osait l'orage à chaque meurtre, ici le cavalier emmène son "background" partout où il va, délicieux, je vous le dis. Et ainsi, au final, c'est bien la phrase de Tim Burton qui éclaire tout le film tel que lui l'a voulu : "c'est l'histoire d'un type qui vit dans sa tête (Edward ? Ed Wood ? Pee Wee ? Bruce Wayne ? Ichabod ?) contre un type sans tête (là je vous laisse y mettre ce que vous voulez)".

        En me relisant je me rends compte que ma chronique souffre d'une construction bordélique et "cryptique" qui colle bien finalement à Sleepy Hollow. Je ne préfère pas m'aventurer plus avant dans une quelconque explication, d'une part parce qu'il faudra un an au moins pour savoir quoi dire. Et d'autre part parce que je commence à vraiment me méfier des plagiats et que plus ça va plus je préfère garder le maximum rien que pour moi (na na nèreu !). Si vous voulez en savoir plus, il faudra attendre mon bel ouvrage : Tim Burton, sa vie, son œuvre et Moi. Quelques points de conclusion quand même : Sleepy Hollow est un film où Burton et Depp se sont amusés comme des gosses et avec lequel ils ont cherché à sauver leur carrière hollywoodienne respective (sérieusement compromises après de belles successions d'échecs commerciaux). Sleepy Hollow, le film, décapite sérieusement le pauvre Washington Irving dont le sublime conte d'origine ne subsiste que très brièvement. Sleepy Hollow est un film concession. Sleepy Hollow ne va pas révolutionner le cinéma (malheureusement), car Burton n'a pas fait un grand film à l'ancienne, il a fait un film à l'ancienne de façon moderne, ce qui est déjà beaucoup, même si on aurait préféré voir l'inverse comme ce fut le cas avec Pee Wee ou avec Ed Wood, par exemple. Sleepy Hollow est un divertissement sublime, dont la beauté plastique fera date, elle, et c'est déjà pas mal. Sleepy Hollow a encore beaucoup à offrir aux plus patients, aux plus fanatiques ou/et aux plus sensibles, mais ça, c'est définitivement une autre histoire....

 

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