Sleepy Hollow

première vision

 

        Je sors juste de ma première séance de Sleepy Hollow. Si vous ne voulez pas de "critique" purement autobiographique, passez votre chemin. Car ce qui suit, et c'est tant mieux, cela pourrait s'appeler "Tim et moi, chapitre 9". Je vais parler de Sleepy Hollow, à la première personne. Donc, voilà, j'en sors juste, première vision, une heure est passée, impossible d'avoir un avis clair sur le film, bien évidemment. Dans un mois, après maintes visions, je sortirais déjà un peu plus du brouillard et c'est seulement dans un an, avec la sortie vidéo du film, que je pourrais me permettre de le chroniquer de la même façon que les autres Burton dont je parle sur ce site. Burton filme comme Machiavel écrit, en faux-semblants. Le cinéma de Burton, pour parodier une réplique célèbre de Twin Peaks "n'est pas ce qu'il semble être". Pee Wee n'était pas une comédie marketing, c'était un burlesque poétique à l'ancienne. Beetlejuice n'était pas une comédie fantastique, c'était un exorcisme très personnel par le rire. Batman n'était pas un blockbuster, c'était l'ébauche d'une tragédie post-moderne (si si !). Edward n'était pas un mélo pour ados, c'était un conte ambitieux et lyrique sur fond de modernité bancale. Batman Returns n'était toujours pas un blockbuster, c'était une tragédie romantique grotesque et flamboyante. The Nightmare n'était pas un film pour enfant, c'était le cri d'amour d'un poète à son imaginaire (auquel il doit tout). Ed Wood n'était pas une biographie filmée, c'était un fantasme de cinéphage dédié à son Art. Mars Attacks ! n'était pas une comédie de science-fiction... en fait, si, Mars Attacks ! était avant tout un grand film parodique et cruel... Mais bon, on a bien compris la démonstration, donc...

 

        Une longue introduction pour expliquer que Sleepy Hollow n'est pas un film d'horreur gothique. C'est essentiellement une comédie poétique où l'implicite prime largement sur l'explicite. Car Sleepy Hollow, le film que vous avez vu, que vous allez voir, n'est que la partie émergée de l'iceberg. Sleepy Hollow, le film que tout le monde admire en ce moment, est une œuvre aussi bridée que le 13e Guerrier de John McTiernan (nous verrons que la comparaison est bien venue). Sleepy Hollow est un film trop court, trop rapide, en un mot : frustrant. Mais cela n'est que la première impression d'un fan intégriste de Burton qui a attendu 3 ans sa drogue. Et comme je l'ai démontré plus haut, avec Burton, la première impression n'est jamais la bonne. Sleepy Hollow cache ses trésors, et il les cache diaboliquement. Pour preuve les apparitions sublimissimes de la divine Lisa Marie (Burton est amoureux, il le montre, mais pas trop, dignement). Ces quelques flash backs sont cruels sur tous les plans. Cruels par ce qui s'y déroule, mais surtout cruels par leur montage et leur durée. L'esprit réclame du temps, l'esprit réclame de l'image par image. Cela va trop vite ! Rendez-nous Lisa Marie s'envolant dans le verger, rendez-nous Lisa Marie ensorcelant le monde ! Le film va trop vite, ne ménage aucune pause, le montage se fait épileptique, ce n'est plus Burton qui met en scène ou alors.... alors...

        Alors ? Et bien, Sleepy Hollow renfermerait des secrets que Burton a enfermé encore plus soigneusement que dans ses œuvres précédentes. Comme s'il était devenu conscient d'en avoir trop révélé précédemment. Il a ici caché l'essentiel sous de l'humour, un visuel formidable, une histoire inutilement alambiquée menée à 250 km/h, du gore, un montage indélicat... Le noyau de Sleepy Hollow, son "hardcore" se dissimule comme un fantôme dans une vieux manoir, il ne fait tinter ses chaînes que rarement, il ne fait que passer tel une ombre, une âme en peine. Le noyau de Sleepy Hollow ? Il faut le rechercher du côté de cette sorcellerie effleurée, de ces symboles entrevus, de ces errements romantiques de quelques secondes, de ces brèves fulgurances visuelles. Ici se cache la quintessence du film, ce qui lui promet l'éternité, ce qui le différencie de tout le reste de la production, ce qui le rend unique, ce qui en fait une œuvre de Tim Burton.

        Mais de cela je ne puis pas parler en détails pour le moment. Il est bien trop tôt. Il est beaucoup beaucoup trop tôt. Sleepy Hollow vient juste de naître, un film est fait pour durer, pas pour être épuisé dès la première vision. Mais je reviendrais sur tout cela. Ce dont je veux parler maintenant c'est de ce que nous avons vus sur grand écran, du plaisir instantanée, de l'évidence (oui, c'est moins intéressant, mais pour l'instant il faut en passer par là).

 

        Sleepy Hollow est visuellement à pleurer de bonheur. Mais c'est désormais un lieu commun. Dommage, encore, que le montage ne nous laisse jamais le temps d'apprécier les images à leur juste valeur. L'histoire réserve son lot de rebondissements, c'est passionnant, même si l'on aimerait être plus touché. Johnny Depp est fabuleux, hilarant, génial, à tomber par terre (en s'évanouissant). Il porte à lui seul tout l'aspect "humain" du film. En comparaison, les autres acteurs ne sont que des silhouettes (physiques et psychologiques). Le jeu emphatique, voire caricatural, de l'ensemble du casting, allié aux décors si beaux qu'ils semblent tous faux (impression fabuleuse et indescriptible), donne au film une allure théâtrale des plus originales. Tim Burton ne fait décidément pas du cinéma comme les autres. Christina Ricci est éthérée juste comme il faut, mais là aussi, elle ne fait que passer. Mais du casting, comme de l'ensemble du film, je reparlerais plus en détails dans une autre chronique, pour l'instant je veux déblayer l'essentiel. Dommage, encore et toujours, que le montage et le rythme soit si frustrants. Car le film va vraiment trop vite. Point positif ? On ne s'ennuie pas un seul instant ! Point négatif ? On a l'impression de voir une bande annonce !

    Exemple : le flash back sur le cavalier avec toute sa tête (épastrouillant Walken !). On s'attend à du grandiose... Cela ne dure qu'une minute. On croise des décors enneigés d'une beauté irréelle, mais cela ne fait vraiment que passer. FRUSTRATION ! Et des exemples tels que celui-ci, il y en a à toutes les scènes du film. Et donc cela donne du grain à moudre aux chantres du "Burton ne sait pas raconter d'histoires". Effectivement, si on prend le film au premier degré, au niveau de la trame et du développement des personnages, mon petit Tim a tout fait pour se faire taper sur les doigts. Mais comme je le disais plus haut, on aurait bien tort de s'arrêter aux apparences (quoique pour beaucoup de spectateurs, c'est suffisant, nous avons là un film Fantastique comme on n'en voit pas tous les jours).

        Oui, même au premier degré, Sleepy Hollow est une merveille de cinéma de divertissement intelligent, beau, respectueux du genre et des spectateurs. Mais on demande plus à un film de Tim Burton ! On demande à être ému, à être secoué, à être marqué à vie ! Et sur ces points, la réponse ne résulte pas de la première vision (contrairement à Batman Returns, par exemple). Mais, attention je vais vous faire un aveux qui risque d'en faire frémir certains, je crois qu'à part Batman Returns et Pee Wee, je n'ai jamais accroché passionnément à un Burton dès la première vision. C'est pourquoi je ne m'inquiète pas plus que cela de la déception qu'est Sleepy Hollow à la première séance. La première fois, j'avais trouvé Ed Wood trop long, Edward ennuyeux et frustrant (bis), Mars Attacks dérisoire, The Nightmare frustrant (tiens, on y revient encore), Beetlejuice vulgaire (!!!, mais j'étais jeune)... Non, non, les films de Burton sont comme les albums de Pulp (bon la comparaison ne va pas toucher grand monde, mais tant pis...), les premières écoutes c'est pas ça, et après on les passe en boucle, on est conquis pour la vie, ça change la vision du monde.

       

        En clair, j'ai tellement attendu Sleepy Hollow que je suis incapable de parler correctement de ce que j'ai ressenti en voyant le film. Il va falloir du temps, mais je vais quand même aider ceux qui sont venus pour lire ici un avis pertinent : profitez de l'instant présent, voyez et revoyez Sleepy Hollow le plus possible en salle (mais uniquement en version originale, grands dieux !, Johnny Depp n'est génial qu'en VO !!!), admirez tout ce que vous pouvez admirer, ne faites aucun jugement hâtif, laissez le film vieillir en vous, ne le perdez pas en route, dans un an, dans deux ans, il fera sans aucun doute partie des classiques de votre vidéothèque. Et, les soirs de déprime, vous le passerez, tranquillement, toutes lumières éteintes, les trésors surgiront alors devant vos yeux, vous aurez toujours le bonheur visuel, les scènes d'action palpitante, l'humour gore irrésistible, Johnny Depp génial au-delà du raisonnable, mais en plus, vous aurez enfin le vrai sens de l'expression "ensorcelé". Sleepy Hollow vous a, ou va, vous jeter un sort terrible, un sort à long terme, un enchantement démoniaque et délicieux. Cet enchantement, personnellement, je ne l'ai pas encore découvert, mais il est là, caché sous votre lit, au sein du brouillard matinal, à l'orée d'une forêt voisine ou au cœur de vos rêves.

BEWITCHED !