La Porte du Paradis de Michael Cimino

 

        Pour une fois on aimerait laisser de côté toute la légende qui entoure ce film. Mais que dis-je, ce film ? Dès que le nom de La Porte du Paradis surgit dans une conversation cinéphilique, on pense "fresque", on pense "cataclysme", on pense "monument", on pense "le plus grand échec de l'histoire du 7e art". Un échec ? Un échec financier oui. Plus mythique que le film en lui-même. Avec des conséquences qui se font encore ressentir dans le paysage cinématographique, 25 ans plus tard. Oui, le studio United Artists avait donné carte blanche à Michael Cimino, alors tout auréolé du triomphe de Voyage Au Bout de l'Enfer. Oui, ils l'ont laissé tout faire selon ses désirs. Et le génie, mégalomaniaque au dernier degré, n'a reculé devant aucune dépense pour reconstituer cette Amérique rurale de la fin du 19e siècle, là où s'est déroulée l'une des pages les plus sombres et les moins glorieuses de l'histoire des États-unis.

        Dans le comté de Johnston, plus ou moins officiellement dirigé par les riches propriétaires de bétails, les immigrants de l'Europe de l'Est tentent difficilement de se faire une petite place au soleil du rêve américain. Avec l'accord du gouvernement, les nababs vont organiser le massacre de plus d'une centaine de nouveaux venus. Perdus dans l'atmosphère étouffante et extrêmement menaçante d'avant le carnage, puis au sein de celui-ci, quelques destins hors du commun se croisent. Amis, amants, ennemis, amoureux, aucun ne sortira indemne.

        Sur ces bases, Cimino laisse aller son inspiration et laisse le temps au temps. Dans sa version intégrale (la seule digne d'intérêt), Heaven's Gate dure tout juste 3h40. Après un étonnant prologue, qui donne déjà le ton d'une oeuvre pharaonique, les trois premières heures de métrage installent amplement, mais avec une tension omniprésente, les enjeux de la tragédie. Portés par des comédiens en état de grâce (Christopher Walken et le quasi débutant Jeff Bridges en tête), ce portrait d'un monde au bord de la guerre civile est immédiatement tétanisant. Certes, Cimino est parfois très complaisant, étirant jusqu'à la langueur des scènes et des plans que n'importe quel autre réalisateur aurait coupé dans le vif. En ressort une impression de richesse, d'émotion décuplée. Et même, sans doute, un peu de maladresse aussi touchante que paradoxale au sein d'une oeuvre par ailleurs aussi maîtrisée.

        S'il y a bien un point sur lequel la Porte du Paradis est une indiscutable perle, c'est au niveau du visuel. Enluminée d'une photographie d'une beauté phénoménale qui ne cesse de peindre avec des couleurs inédites des paysages sublimes ou des scènes de foule écrasantes. Et la mise en scène atteint une perfection presque trop scolaire. Plans séquences à foison, souvent tournoyants (le motif du cercle revenant jusqu'à plus soif), alternance entre virulence et apaisement. Cimino a visiblement tout donné dans ce film. Jusqu'à la dernière demi-heure, de bruit et de fureur, d'une intensité et d'un pessimisme rarement égalés. La Porte du Paradis fait soudain mal, très mal, ne laissant aucune échappatoire, aucune lueur d'espoir.

        Bien évidemment, une oeuvre aussi monstrueuse, aussi douloureuse, aussi polémique, sans concession, ne pouvait que difficilement trouver son public. Après avoir courageusement sorti la chose dans sa version intégrale pendant une petite semaine, le studio a vite remballé ses billes. D'une manière ou d'une autre, il fallait limiter les dégâts. Car, les producteurs venaient enfin de s'apercevoir que ce qui était devenu l'oeuvre la plus onéreuse de l'histoire du cinéma était en train de couler à pic. Amputé de plus d'une heure, La Porte du Paradis revint dans les cinémas, pour recevoir une volée de bois vert. Échec public, échec critique, le déclin de ce projet délirant entraîna tout le monde dans sa chute. La United Artists mit la clef sous la porte, le genre du western fut rangé au fond d'un placard pendant une décennie, la carrière de Cimino fut court-circuitée et surtout, le "règne des auteurs" à Hollywood prit fin brutalement. Il faudra longtemps, bien longtemps, avant que l'on redonne toute la liberté créatrice à un visionnaire. Pour tout avouer ce temps là n'est toujours pas revenu...

        Un quart de siècle plus tard, Heaven's Gate n'a rien perdu de sa puissance. D'un point de vue cinématographique, bien sûr, tant l'oeuvre, forcément sans le moindre recourt à l'informatique, est une expérience des sens quasi inédite, et d'un point de vue émotionnel, car les histoires qu'elle conte ne cessent de bouleverser. On se dit que ce film incarne à lui tout seul un nouvel âge d'or d'Hollywood, un âge d'or mort-né, une promesse aussitôt brisée, un rêve transformé en cauchemar, le métrage et son histoire se retrouvant liés en une cruelle dénonciation de l'American's Dream.