La Planète des Singes
Nouvel avis après multiples visions et un certain temps

Un trimestre s'est écoulé. La polémique est retombée. Le film est sorti en DVD. Il est temps d'y revenir à tête reposée. Pour voir que comme toujours, les films de Tim Burton se bonifie avec le temps. Comme j'avais relativisé les déceptions de Mars Attacks ! et de Sleepy Hollow, comme j'avais encore plus apprécié les déjà inestimables Batman Returns et Ed Wood, La Planète des Singes ne déroge finalement pas à la (quasi) règle. En le revoyant j'ai enfin pu saisir un peu mieux ce qui m'avait tant emballé lors de la première vision. Je vais développer un peu, mais j'espère pouvoir y revenir un de ces jours avec encore plus de recul.
Le singe est supérieur à l'homme. Tout le monde a tiré cette leçon du film, et c'est logique. Tous les humains sont transparents, inexistants, laissés à l'état de silhouettes. Ils parlent, mais finalement, ça ne change pas grand chose. Qui se souvient d'une seule réplique d'un humain ?? Peut-être de quelques remarques trisomiques de Leo, et encore. Pour le reste, hum... Tous les clichés et toutes les faiblesses de caractères s'accumulent du côté des humains. Estella Warren est la potiche. Kris Kristofferson est le bon papa qui se sacrifie. On a aussi droit à un noir second-rôle-prêt-à-passer-à-la-casserole-dans-le-combat-final. Un gamin dont on ne souvient même plus de la présence une fois le film achevé (ah ? il y avait un gamin héroïque ? Zut alors ! Et il faisait des barres parallèles pour casser du raptor ??). Un humain "collabo", juste pour appuyer le gag des "humains domestiques". Et puis une bande de zombies qui surgit des canyons à la fin. Et ça fait peur, je l'avoue.

Il y a bien aussi Mark Wahlberg, celui de New Kids On The Block (oui, non, sérieusement, c'est vrai !), celui qui avait un zizi truqué dans Boogie Nights (si si, aussi !). Et qui n'a jamais aussi mal joué. Ou peut-être que c'est fait exprès ? Sans aucun doute même. Tim Burton lui a demandé d'être là, las ou las, là. Comme vous voulez. Et il le fait bien l'animal. C'est un héros étrange, il n'est pas du tout du type "incrédule", et c'est à son avantage. Il accepte tout ce qui lui arrive sans se poser de questions. Tout lui semble normal, il n'y a pas de mystères pour lui, tout fonctionne tout seul. Le héros Leo a lu le script avant de débuter son aventure. On dirait du Groucho Marx, il semble toujours savoir ce qui va se passer à la scène suivante avant même que cela arrive. Tout en ayant toujours l'air profondément stupide. Et cette assurance stupide le rend très antipathique. Ce qui est essentiel au film. Pour que l'on en vienne à préférer les singes aux humains et à applaudir des deux mains quand Thade met une raclée monumentale à ce pantin trop fier de sa condition d'espèce "évoluée". Et s'il n'y avait pas la très drôle pirouette finale (le retour du chimpanzé dans les flammes du ciel, ça me rappelle quelque chose), on verrait très vite que le film prouve que la force brutale, la bestialité, est plus forte que tout. Thade gagne à la fin, inévitablement. Car nous sommes des animaux. Et il est le plus fort. Quoi qu'il arrive. Au sommet de la chaîne alimentaire il y a le Tim Roth. Un point, c'est tout.

Tim Roth. Bien parti pour les oscars. On croise les doigts. Le méchant le plus mémorable, le plus animal, le plus fascinant depuis des lustres, même Big Daddy Mars en écrase face à Thade. Car Thade est le triomphe de l'instinct basique, mais avec juste ce qu'il faut d'intelligence et de vice pour ne pas être un Jason de plus. Non, Thade est la parfaite incarnation de ces méchants qui nous effraient tant, ceux qui sont à la fois humains et inhumains, qui nous touchent par leur anthropomorphisme et nous dégoûtent par leur animalité. Thade c'est le requin de Jaws, c'est l'Alien, c'est The Thing, c'est le Predator (qui serait peut-être le méchant de cinéma le plus proche), c'est le raptor. Mais voilà, c'est le méchant-animal, doué de parole, qui va encore plus loin. Sans être aussi terrifiant que les créatures sans pitié qu'il peut rappeler, Thade nous touche encore plus, car l'identification est encore plus aisée (difficile de se reconnaître dans le requin ou dans la Chose, ou alors vous avez un petit problème de personnalité). Et c'est toute notre bestialité contenue qu'il nous renvoie au visage. Toute cette animalité omniprésente qui ne demande parfois qu'à resurgir. Qui n'a jamais voulu se comporter au moins une fois comme Thade ou comme Ari ? Laisser tomber tout le verni de la culture pour pouvoir se lâcher et faire des "singeries". Les singes hurlent, grognent, agitent les bras, se reniflent, se menacent, sautent dans tous les sens. Et grâce à la Planète des Singes (rendons vraiment hommage à Pierre Boulle, chez qui c'est encore plus flagrant), nous voilà (très) proches parents de cette animalité refoulée et enfin exprimée.

En cela La Planète des Singes flirte avec le Starship Troopers de Paul Verhoeven. Objectivement, le Verhoeven est un film mille fois plus engagé et risqué que le Burton. Mais ce qu'il nous dit de la nature humaine est très similaire (l'horrible cynique Verhoeven est-il l'autre face du gentil rêveur Burton ? Sans aucun doute. Il y a de la perversité chez Burton et il y a de l'innocence chez Verhoeven). Et dans les deux films, difficile de choisir son camp. Qui voulez-vous voir gagner ? Les arachnides/singes ou les humains ? Chez Burton, il y a des personnages auxquels on peut s'attacher sans trop d'hésitations. Chez Verhoeven, tout le monde est beurk. Et au final, on finit par aimer le gluant Cerveau qui vient juste de pomper le cerveau (justement) de l'intolérable concurrent du "héros". Je sais, je sais, la comparaison est assez difficile. Parce que la démarche de Verhoeven est beaucoup plus extrême que celle de Burton. Il a mis en scène un film vraiment "limite", où tout le monde est antipathique et pourtant cela reste foncièrement jouissif, quitte à flatter les "instincts fascistes" du spectateur.
La Planète des Singes fait de même. Si vous choisissez le camp de Thade, vous vous noyez dans une bestialité sans limite. Si vous choisissez le camp de Leo, vous flirtez avec un fascisme bon teint. Burton, contrairement à Verhoeven, nous offre une troisième voie. Celle des singes "plus humains que les humains", c'est la voie de Ari, mais surtout celle de Krull et de Attar. Et le plus gros reproche que je pourrais lancer au film est de ne pas avoir choisi la voie de Krull et de Attar qui aurait transformé le magnifique blockbuster en authentique chef-d'uvre. Qui n'a pas été déçu par la confrontation entre le maître et son élève ? Elle est expédiée en une poignée de secondes, alors que tout le film, TOUT le film ne tendait que vers cet instant. Même le maladroit George Lucas n'a pas hésité à faire durer la confrontation Luke/Dark Vador pendant un bon quart de son Retour du Jedi. Là, que dalle ! On a juste droit à un face à face inutile entre Thade et Leo dans lequel l'humain n'a aucune chance (sauf si le scénariste lui file un coup de main). Le combat sublime et mythique entre Krull et Attar va devenir un rêve mouillé de cinéphile, un fantasme de scène inachevée, un nouveau graal à la manière du 13e Guerrier (dont le duel final est méchamment tronqué aussi, mais quand même moins, et le Krull/Attar du film (Bullywif) est bien plus sacralisé). Voilà, zut, crotte, Burton et/ou le studio a préféré nous balancer 3 minutes de "suspens" nul autour d'un gamin héroïque qui se rêche à cheval. La scène n'est pas totalement nulle, cependant, vu que la charge des singes sur la très flippante musique de Elfman, vaut son pesant de visions apocalyptiques. Mais crotte quand même !!!

En revoyant le film on réalise encore plus à quel point la romance entre Leo et Ari est omniprésente, voire presque TROP présente. Ari regarde le play boy avec de grands yeux enamourés. Elle le tripote, le renifle, le contemple sans cesse, l'écoute, l'aime d'un amour passionnel. Et tout cela devant le regard vide et consterné d'une Estella Warren qui n'arrive à exprimer son désarroi que par une bouche entrouverte propre à exciter le libido des mâles qui auront choisit de s'identifier à Thade. Ari hésite, tergiverse, minaude, elle est bien la femme-enfant, fragile et dure. Du Burton en branches. Et c'est la performance franchement remarquable d'Helena Bonham Carter (trop burtonienne pour être honnête, d'ailleurs elle a volé Tim) qui transcende ce personnage par trop prévisible. Un mot pour vous rappeler que Paul Giamati (que certaines mauvaises langues ont qualifié de Jar Jar du film) n'est pas le premier venu et ceux qui l'ont vu tenir tête au génie pur de Jim Carrey dans Man On The Moon en savent quelque chose. Et puis d'abord !

La fin ? Bon bah c'est réglé la fin. La solution est dans le DVD. Un petit schéma vous explique que le temps fait n'importe quoi dans les orages magnétiques et qu'il est fort possible que quelqu'un soit parti de la planète après Leo et soit arrivé bien avant lui. Résultat ? Thade a eu le temps de farfouiller dans l'Oberon. Il a peut-être trouvé des infos assez intéressantes sur la Terre. Puis il a réussit à activer le troisième module (en tripotant au hasard ? Euh... oui... je sais c'est tiré par les cheveux, mais c'est ça !). Il a enclenché le programme automatique de retour sur Terre (sans doute prévu pour le rapatriement facile des singes perdus en mission). Et hop ! Enfin ce n'est pas si facile, car il a dû mener une armée de chimpanzé au combat et on se demande encore comment il a pu prendre le contrôle de la Terre aussi vite. Sauf si l'on ne sous-estime pas le pouvoir du côté obscur... euh... non... le pouvoir de la violence animale. Car tout est là.
Au final ? Un excellent film ? Mieux que cela ! Un grand film qui nous renvoie notre image bestiale en plein dans la figure et nous remet brutalement droit à notre place de petits animaux prétentieux bouffés par nos instincts et nos principes pathétiques. Ce n'est pas parce que l'on a un flingue que l'on a plus de "valeur(s)" qu'un gorille. Alors, oui, il n'est pas surprenant de voir les humains remplacés par des singes au final. Les humains sont des singes. Et les singes, si on leur en donnait la possibilité, et bien, peut-être, deviendraient-ils des humains. La boucle se boucle. Et la clef du film n'est pas une spirale comme certains ont pu le dire, non, la clef c'est l'éternel retour. Pas tout à fait identique, mais quelle que soit l'espèce qui domine, elle n'échappera jamais totalement à son déterminisme. Quoique...

Et lorsque la sublime musique de Elfman nous cueille sur le générique de fin, on reste dans l'expectative. Veut-on véritablement une suite ? Non. Est-ce mieux que le film de 1968 ? Non, c'est différent, complémentaire. Les défauts vont-ils être bouffés par les qualités au point d'en devenir eux aussi (des qualités), comme ce fut le cas pour Batman Returns ? On ne sait pas. Tout ce que l'on sait c'est que l'on vient de vivre deux heures de très grand cinéma. Un cinéma de divertissement pas bête, avec une personnalité, des idées, du plaisir. Le cinéma que l'on aime chez Burton, chez Verhoeven, chez McTiernan, parfois chez Cameron. Alors La Planète des Singes n'est pas un film "d'auteur" au sens où ont pu l'être Edward ou Ed Wood, non, c'est un blockbuster. Mais aussi assurément un blockbuster "à part", une uvre étrange, une uvre limite. Une nouvelle fois Burton a flirté avec le thème le plus fascinant de sa filmographie : la limite. La limite entre le normal et l'anormal, le vivant et le mort, le bien et le mal, le génial et le nul, l'amour et la haine, la science et la magie, le rêve et la réalité. Comme Batman Returns, La Planète des Singes parle essentiellement des limites entre le bien et le mal et entre l'homme et l'animal. Une nouvelle fois, le mal triomphe, une nouvelle fois, l'animal l'emporte. La Planète des Singes version Tim Burton est peut-être un chef-d'uvre qui crève les yeux, c'est pour cela que personne ne le voit. Ou alors je me trompe. Ce qui est possible, avouons-le. Mais il fallait le dire. Merci de votre attention.

Poppy c'est fini, et dire que c'était le chihuahua de mon premier amour...