Le référendum sur la Constitution Européenne
Ce référendum est une élection dominée par la peur. Certes,
c'est une peur plus insidieuse que la menace bien réelle de milice prête à
dégommer le moindre opposant prêt à élever son humble voix contre le chef du
parti unique, réalité concrète de trop nombreux pays. On a tout d'abord tendance
à confondre l'objectif même de ce qu'il nous est demandé, à savoir créer une
Europe politique, régit par une Constitution. Or pour l'instant, c'est davantage
une monarchie qui se constitue, car le désordre règne. Nombreux sont les
concitoyens qui vont voter "Oui" à faire ami-ami avec nos voisins (ce qui est
fait, contresigné et validé depuis 1958), d'autres qui vont voter "Non" à
l'euro, qui est pourtant la monnaie en circulation depuis plusieurs années déjà,
vous l'aurez remarqué, (ce sont d'ailleurs les mêmes qui ont gardé des vieux
pascal sous leur matelas "Au cas où...") ou qui vont s'inquiéter de la remise en
cause de certaines institutions et bien sûr pire, de certaines traditions et
autres spécialités culinaires (on en a entendu certains se soucier avant tout du
sort de leur camembert fermier au lait crû s'ils votaient "Oui"....)
Par ailleurs, le référendum a totalement brouillé les repères de politique
intérieure. On trouve autant de partisans du "oui" à gauche que à droite. Et
réciproquement, le "non" rapproche les extrêmes, tout en provoquant l'explosion
des partis les plus stables (mais c'est en même temps un brin cocasse de se dire
que les électeurs PCF voteront comme les électeurs FN).
Les clivages classiques ne peuvent plus entrer en jeu,
le questionnement
se situant à un niveau nouveau plus global. La majorité des électeurs se
retrouve alors dans le désarroi. Et dans une telle situation de stress, le
réflexe est bien sûr de reculer plutôt que d'avancer. Le repli est la solution
évidente, rassurante. Qui dit repli, dit négation. D'où un grand nombre de
personnes prêtes à voter "non" de manière quasi irrationnelle.
Dans l'un des derniers sondages publiés, on nous dit que seulement 20% des français pensent que la victoire du "non" aura des conséquences importantes dans la construction européenne. Tant d'innocence, ou plutôt tant d'aveuglement, voire d'ignorance, permet de réaliser à quel point la majorité des citoyens ne s'intéresse pas à l'Europe et à ce qu'elle représente, à ce qu'elle peut apporter (ou ôter). Preuve à nouveau que si cela ne concerne pas directement ses petits soucis quotidiens, l'électeur ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Et ne se rend pas compte que lesdits tracas journaliers sont aussi tributaires de cette Europe dont il se moque. Forcément, partager des bases de Constitution avec des polonais, ça ne lui parle pas vraiment des problèmes de circulation alternée en centre ville le dimanche. Ce qui nous ramène au manque de vision d'ensemble, à cette tendance, bien humaine sans doute, à toujours tout regarder par le petit bout de la lorgnette.
On le voit, les débats et surtout les réflexions autour de ce référendum évoquent tout sauf la Constitution, et en général tentent de répondre à tout sans jamais se pencher sur le texte en lui-même. On nous dit que 10% des votants se seront plongés dans le texte, le plus souvent dans sa version abrégée (et on leur pardonnera et on les félicitera dans le même mouvement, même si notre pardon devrait plutôt se réserver aux 90% restants...). Bref, cette Constitution est un "grand flou" et cette Europe qui se veut "harmonie", "hymne à la joie", résonne d'une immense cacophonie.
Pourtant certains points semblent évidents. La victoire du "Non" bloquera effectivement pour longtemps le processus de construction européenne. Certes, il y aura renégociation (forcément longue et laborieuse) mais à 25 et non plus à 15. Donc la prochaine Constitution sera davantage axée sur les pays d'Europe de l'Est, dont la part de population est bien plus importante que notre modeste hexagone. Clairement, on sait ce que l'on risque de perdre, mais on ne sait pas ce que l'on gagnera (ou pas).
Qu'un pays comme la France, qui, avec l'Allemagne, est le moteur de l'Europe, donne la victoire au "Non" serait une catastrophe géopolitique dont beaucoup ne mesurent pas l'ampleur des conséquences. Est-on prêt à remettre en question 50 ans de progrès européens (et sans doute aussi d'erreurs, mais en géopolitique comme ailleurs, rien n'est jamais parfait) ? Est-on prêt à remettre en question 50 ans de paix avec nos voisins et la base de notre économie européenne? Et donc de se retrouver à la merci des États-unis, de la Chine ou et autres grandes puissances émergentes ?
Le débat ne cesse de se déplacer vers des questions grandement annexes, sans jamais parvenir à se fixer sur les enjeux principaux du référendum. Inutile de rappeler que de nombreux électeurs vont voter "Non" à Chirac, à Raffarin, à Sarkozy, à la Turquie, à l'Angleterre, peut-être même à Jospin, allez savoir! Certes, le "Non" pourra aussi être motivé par de vrais problèmes européens. Mais cela sera rare.
Évidemment cette Constitution n'a pas été écrite pour les
seuls Français, donc on ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre,
mais dans un but oecuménique, et qu'en ce sens, c'est une Constitution dans le
compromis, avec ses avantages et ses défauts, mais qui aura le mérite de jeter
les bases de l'Europe de demain, de l'Europe que voudront les Européens. Et
c'est justement ce que l'on découvre si l'on s'intéresse au texte en lui-même
(ce qui serait quand même nécessaire pour entamer une discussion sérieuse).
Cette Constitution demeure en effet extrêmement générale, cherchant à ménager
les sensibilités de chacun, de toutes les nations, mais aussi de toutes les
mouvances politiques (ou presque). De nombreux paragraphes ont avant tout une
force symbolique. Tout le début du texte étant en particulier dédié aux droits
de l'homme (et que serait la France sans la Déclaration des Droits de l'Homme et
du Citoyen, qui fait notre fierté au yeux du monde depuis 1789 ?....). Et même
si ces thèmes nous paraissent évidents, il est essentiel de les poser ainsi par
écrit et de permettre à leur adoption de clarifier et de renforcer l'union entre
les États.
Edward D. Wood Jr.