Blog à part

 

 

 

        L'avènement du weblog, ou blog, ou journal intime sur internet, aura eu comme principal effet pervers de mettre un terme à la culture naissante de la page personnelle. A présent dès que l'on parle un peu de soi, bref dès que le site internet se fait un peu autobiographique, il sera immédiatement qualifié de blog. Classification largement abusive, sauf si elle est bien évidemment revendiquée par l'auteur. Mais voilà, tous les médias parlent des blogs et donc, logiquement, la masse fait écho. Parler de soi, de manière directe ou détournée, c'est faire du blog. Et l'on en vient ainsi à nier l'existence de la fameuse "homepage" ou "page personnelle", qui fit les beaux (et mauvais) jours des premières grandes heures du web.

 

        Vous qui me lisez en ce moment, vous êtes sur The Web's Worst Page, page personnelle dont la naissance remonte à avril 1998, à une époque où le terme de weblog ne signifiait pas grand chose, à part le fait de se connecter à internet, et encore... En ces temps héroïques, on pouvait se permettre de parler de tout et de n'importe quoi, quand on le souhaitait, en jouant sur la réalité, en mélangeant les genres, sans pour autant se faire traiter de "blogger" à la petite semaine à la moindre apparition d'un fait crédible. On pouvait écrire que l'on avait dévoré un paquet de chips en regardant MTV sans que cela soit vrai et l'inscrire dans un discours qui évoquait ou parodiait aussi bien le journal intime que le billet d'humeur. Un style de chroniques qui faisait le prix des meilleures pages personnelles.

 

        Mais à présent l'uniformisation formelle et thématique du blog a bien souvent eu raison des différences. Rien ne ressemble davantage à un blog qu'un autre blog. Et si l'intérêt du contenu peut varier, il faut bien du courage pour se lancer dans un énième journal mis en page de manière strictement identique et dont la personnalité ne s'affirme que sur une poignée de détails quasi invisibles. Mais le genre fait illusion. Le "blogger" a l'impression que l'on peut s'intéresser à son quotidien et le lecteur épanche son voyeurisme. On ne compte plus le nombre de blogs résolument exhibitionnistes, qui présentent la réalité de leurs auteurs sans le moindre recul. La possibilité pour les lecteurs de laisser un commentaire sous chaque entrée est très fréquemment une sanction extrêmement sévère, mais sans doute méritée. S'exposer ainsi engendre des conséquences logiques et permet à certains de comprendre que ce n'est pas un geste si anodin que de parler de soi devant le vaste public d'internautes.

        Certes, il est si plaisant de donner son avis, de se montrer, après tout, c'est ce que je fais en ces lieux depuis des années. Mais trop de discours tue le discours. De surcroît la banalisation du blog s'accompagne d'une montée toujours plus effrayante du langage "SMS", où toutes les lois de la grammaire et de l'orthographe sont abolies au profit d'un gargouillis linguistique masquant à peine la vacuité sémantique de l'ensemble. A tel point que le terme de "blog" possède à présent une connotation quasi péjorative. Bien sûr il existe des exceptions. Et d'ailleurs la majorité des blogs les plus intéressants sont des parodies ou des critiques du procédé.

       

        Comme vous l'avez sûrement compris, je ne critique en rien l'expression d'un avis personnel sur le web, bien au contraire. Je critique la manière, codifiée, déshumanisée, nivelée vers le bas, qu'engendre la généralisation des blogs. Car au lieu de rapprocher les personnes, l'isolement est encore plus frappant, la solitude s'y lit sans pudeur, sans fard. On peut passer des heures à lire des blogs sans rien ressentir, en ne retenant que les innombrables similitudes entre tous ces êtres qui parlent dans le vide, comme autant de bouteilles à la mer.

 

 

Edward D. Wood Jr.